J'ai découvert la philosophie en classe de première. Cette année-là, fort riche de lectures et d'expériences, je me suis frotté à Schopenhauer dans une édition scolaire qui présentait quelques passages essentiels. Rencontre bouleversante : je me crus schopenhauerien, mais sans doute par erreur. J'étais bien incapable de saisir la portée réelle de cette oeuvre, mais je me laissais enchanter par l'intuition du vouloir-vivre, et plus encore par l'appel du néant que je crus y découvrir. Je lisais en poète, ou plus exactement en amant de la poésie, car je ne doutais pas, à cet âge naïf, que je serais un jour un grand poète. Schopenhauer venait prendre place, et une place dorée, à côté de Hölderlin et de Rilke, de Goethe et de Verlaine, de Rimbaud et de Ronsard. Amours éclectiques, mais durables : je les aime toujours. 

Dans ces dispositions très adolescentes j'attendais une autre révélation de la classe de philosophie : hélas ce fut l'année la plus catastrophique de ma carrière lycéenne. Outre que le cours de philosophie m'ennuya au de là de toute mesure - où donc était passée la géniale intuition schopenhauerienne, où donc les sublimes réflexions sur l'art, la poésie et la musique, dans un enseignement besogneux proféré par un docte mais plat fonctionnaire de la pensée ? - une sorte de bouillonnement instinctuel me détourna des études, pour me jeter dans l'aventure, loin de ma famille et de la ville, vers un ailleurs indéterminé et prometteur. Dans ma naïveté je crus qu'il suffisait de partir pour que se réalise - quoi ? - la merveille d'une existence selon la beauté.

L'expérience tourna court. Je me retrouvai sur les bancs de l'école, ânonnant des cours insipides. Rien, en dehors de la poésie et de l'art ne pouvait m'attacher à l'étude. Je finis l'année clopin-clopant, passai l'épreuve du Bac sans gloire, et après quelques tâtonnements, m'inscrivis en faculté.

La logique eût voulu que je suivisse des cours de lettres ou de langue, où j'avais été, au lycée, fort intéressé et pertinent. Mais je ne pouvais envisager d'enseigner, ma vie durant, les règles élémentaires de la conjonction et de la déclinaison. Je sentais que si je voulais écrire, et c'était là ma vocation, ma passion, mon plus pressant amour, je devais renoncer à enseigner les auteurs que j'aimais, continuer à les pratiquer par devers moi, à dialoguer avec eux dans le secret de mon cabinet d'écrivain.

Mais pour l'heure j'étais un jeune homme sans le sou qui devait trouver un métier, lucratif certes, mais qui laissât suffisamment de temps et de liberté pour la création. Je m'inscrivis en psychologie - en ce temps là c'était une option rare qui offrait de l'emploi. J'avais passé un concours qui garantissait un revenu pendant les études, sous réserve de servir l'Etat pendant dix ans. J'étais quasiment certain de réussir les épreuves finales qui m'assuraient la fonction de psychologue scolaire. Outre ces considérations professionnelles il y avait ceci : j'étais passionné, je le suis toujours, de sonder l'âme humaine, de  découvrir les ressorts secrets de la conduite et de la pensée. Et puis j'avais lu Freud, ou du moins une partie significative de son oeuvre.

Ce projet tourna court. Le ministère décida de supprimer la filière de psychologie, nous invitant à nous reconvertir. J'hésitai un instant. Lettres ? Langue ? - et je choisis la philosophie.

Allais-je retrouver l'ancien enthousiasme, celui qui m'avait ébranlé jadis, lorsque je découvrais par moi-même quelques textes fondateurs ? J'espérais sans doute, en philosophie, opérer une synthèse entre les lettres, la poésie, l'art et la psychologie, satisfaire à la fois le goût pour la connaissance et l'amour de la beauté. A vrai dire cette ambition, qui fut fort déçue pendant la formation universitaire, se conservera et se renforcera tout au long de ma vie, et m'inspire encore aujourd'hui, plus vivace que jamais, sans doute pour le temps qui me reste à vivre. C'est toujours encore ce qui me faire penser, rêver, écrire, et que je retrouve également chez quelques auteurs choisis, inépuisables.

Avec la philosophie, qui m'a longtemps déçu - je ne pouvais supporter ces métaphysiques idéalistes qui font parler Dieu du haut de son perchoir, organisant le monde comme une entreprise commerciale, cette prétention de savoir, cette divinisation hystérique de la raison, et au total cet air confiné de penseur en chambre, préférant, ivre de grand air, les marches gaillardes dans la prairie ensoleillée, la volupté mâle des corps nus sous le ciel d'Apollon - avec la philosophie j'ai fini par me reconcilier, au prix d'un gigantesque travail de refondation, selon le mot de Goethe : "sur rien j'ai fondé mon affaire" : un bâti de pierre, de bois et de feuilles, comme "la maison du jouir" de Gauguin au bord de l'abîme, entre l'océan déchaîné et le volcan qui gronde. C'est là ma demeure, inconsistante et rebelle, le temps d'un soupir, entre le cri de la naissance et le râle terminal.