J'ai rêvé cette nuit que je m'installais comme psychanalyste et que je recevais ma première patiente. Ma foi, ce n'est pas un mauvais rêve, qui indique une certaine conviction de compétence. Bien sûr, ce n'est qu'un rêve, et dans la réalité il n'est nullement question d'une telle installation, ne serait-ce qu'en raison de mon âge : on ne commence pas une carrière après soixante dix ans. Il est question plutôt d'un savoir : j'en saurais assez, si la situation le permettait, pour prétendre à la fonction. 

Ce savoir dont je me réclame est le fruit d'une très longue expérience de patient, et qui, indirectement, se trouve exposé dans quantité de mes essais. J'ai toujours considéré, à l'encontre de la tradition, que la philosophie devait se nourrir de l'expérience intime, encore qu'elle la transpose nécessairement en propositions universelles. C'est le va-et-vient entre le plus subjectif et l'objectif qui fait la valeur d'une pensée, évitant d'un côté la confidence intimiste et de l'autre la spéculation creuse. En toute proposition générale je me demande d'où elle procède, ce qu'elle prétend établir, au nom de quelle vérité ?

Dans "Epikouros" j'entends le signifiant originel  : celui qui vient au secours, l'assistant, le défenseur. Cette homme-là, manifestement, vécut en conformité avec son nom, cherchant l'origine de la souffrance et le moyen de repousser la souffrance. N'a-t-il pas proclamé que sa doctrine se présentait comme une psych-iatrie, une médecine de l'âme ? J'aimerais imaginer ce que serait sa doctine s'il vivait aujourd'hui, quel usage il ferait des neurosciences, de la neurologie et de la psychiatrie. Comment il s'y prendrait pour dépasser le fossé béant qui sépare l'approche biologique et l'approche psychologique. Et quel usage il recommanderait pour les psychotropes en liaison avec la psychothérapie. 

Ces questions, et les réponses provisoires que l'on pourrait leur donner, constituent une assise spéculative et pratique pour un épicurisme rénové, car si les principes généraux de la doctrine sont toujours encore vrais et indubitables, il est clair que les moyens proposés doivent être considérablement remaniés et actualisés. Par exemple la question de la douleur. Epicure disait : la douleur est un mal mais on peut la supporter. Nous disons : la douleur est un mal mais il n'y a aucune raison de la supporter, si on peut la combattre efficacement, avec des antalgiques par exemple. Mais au delà de la médication immédiate il importe de se demander si la douleur est le signe d'une affection cachée, par exemple la douleur de dos comme symptôme de contrariétés psychiques, ou l'angoisse comme signal de défense. Entendre ce que dit le corps, mais pas pour autant se complaire dans une douleur inutile et toxique.

J'ai le sentiment d'être parvenu au sommet d'une colline, sur un plateau écarté, bocage bienveillant parsemé de fleurs, habité d'animaux familiers. Une douce saison automnale, sans trop de vents ni de frimas. Non que tout soit facile et gai, mais au moins cela est relativement paisible, apaisé. Certaines passions ne sont plus, certains espoirs sont oubliés. Il reste le mouvement des jours et des nuits sous la grande voûte du ciel, et sous les pieds, l'humus inépuisable de la terre. A l'homme, entre les deux, cela suffit.

Petit Addendum :

Retour sur le rêve : il y est question d'une patiente. Pourquoi une patiente plutôt qu'un patient ? On peut y voir le symbole d'une complémentarité psychique, le féminin et le masculin reliés dans l'unité des contraires, animus et anima. Si la dominante est évidemment masculine dans le cas d'un homme cela n'empêche pas la présence du principe inverse, dont il faut apprendre à se nourrir et s'inspirer. Bisexualité psychique disait Freud, hors de laquelle l'individu ne peut être qu'une caricature d'humanité.