Cette primauté du plaisir que j'ai tenté de retrouver et d'exhiber dans l'article précédent se voit immédiatement combattue par un régiment de forces contraires, qui vont singulièrement en amoindrir les effets. Je remarque déjà que plusieurs commentateurs s'empressent de rappeler au secours - de la morale, je suppose - les nécessités sociales sous les espèces, tantôt du moi, tantôt du surmoi. Que le moi s'efforce d'endiguer la puissance incontrolée des pulsions pour maintenir l'unité psychique, cela se conçoit aisément : il suffirait de trouver une sorte de "gentlemen agrement", un équilibre des forces qui ménagerait le principe d'adaptation sociale tout en assurant aux pulsions une expression satisfaisante. C'est ainsi que j'entends la veine épicurienne : la "vertu" comme prolongement rationnel du principe de plaisir. Hélas les choses ne se passent pas toujours ainsi. Freud, lui-même décontenancé par la singulière résistance du symptôme à tout effort de clarification, en viendra à reformuler sa théorie première en introduisant le concept de surmoi : tout se passe comme si le sujet agissait à l'encontre de ses intérêts personnels en sacrifiant une part de sa liberté aux injonctions impératives d'une sorte de "maître" interne, garant de la "moralité" héritée de son éducation : "tu dois" éviter ceci, rechercher cela, quel qu'en soit par ailleurs le prix. Interdictions et obligations, d'origine parentale, qui définissent une sorte de devoir inconditionnel. On songe aux formulations kantiennes qui définissent le devoir comme un "impératif catégorique". Ces prescriptions sont issues de l'enfance, expriment le plus souvent les exigences parentales, et peuvent survivre longtemps dans l'âge adulte, sans changement significatif. Est-il besoin de préciser qu'elles heurtent de front les exigences du principe de plaisir, et, en raison de leur force conservatrice et irrationnelle, vont écorner plus encore, avec l'alliance du moi qui s'y soumet, toute chance de bonheur.

"J'aime voler, je veux être aviateur !"

"Non, tu dois continuer la pratique paternelle, et devenir médecin".

Voyez comment Gauguin, bien installé au départ dans la pratique commerciale, en vient progressivement à donner toute sa place à la peinture, jusqu'à délaisser femme et enfants pour partir dans les îles. Il a su afirmer son désir contre la "loi" d'un surmoi répressif.

La marque spécifique du surmoi, son expression royale dans la psyché c'est la culpabilité. Je dois, pense le sujet, mais je n'en ai nulle envie, et pourtant je cède, et je fais ce qu'on me demande. Mais le fais-je assez ? A l'impossible nul n'est tenu, dit-on, mais le surmoi, justement, exige l'impossible. On n'est jamais assez propre, assez fidèle, assez travailleur. Encore un pas, et me voilà fagotté, ligoté. On est toujours pécheur, par commission ou omission, aussi flagellons-nous, expions, portons cilice ! Voici le triomphe incontesté de la culpabilité, voici les pratiques de contention, d'autoflagellation, de mortification. On dira que ces pratiques funèbres sont tombées en désuétude, certes, mais dans une conscience profane aussi bien que religieuse, le sentiment de culpabilité existe toujours et se traduit sous forme d'angoisse : l'angoisse du surmoi.

Mais on voit bien que tout cela n'est qu'un formidable gâchis. Les injonctions du surmoi sont infantiles et archaïques, elles ne contribuent guère au bien-être social, si ce n'est sous une forme névrotique. Il vaudrait bien mieux respecter la loi sociale par raison - sous la juridiction rationnelle d'un moi équilibré et sain - que sous la crainte et le tremblement. En clair le moi devrait suffire, et point n'est besion d'une tyrannie psychique qui éternise le conflit en prétendant le supprimer.

Mais alors coomment expliquer que cette tyrannie dure ? Je vois deux réponses. La première, traditionnelle, est de dire que ces impératifs contribuent à la sauvegarde de la société : interdit de l'inceste, interdit du meurtre, obligations diverses et variées. L'enfant entre dans le monde, et le voilà affublé de force de traditions, de devoirs par lesquels il apprend son rôle, son statut, son avenir. Certes, mais il s'agit d'un enfant. Ne peut-on imaginer qu'avec le temps il apprenne à relativiser tout cela, à inventer un rapport vivable entre ses désirs et les obligations ? Ce qui était dans le surmoi, ou se volatilise, ou se voit repris, modifié, réactualisé, compris par le moi. C'est la solution heureuse, malheureusement peu pratiquée.

La seconde raison à la pérennisation du surmoi tient à un certain coefficient de jouissance : il y a de la jouissance dans le masochisme, dans le symptôme, dans la culpabilité, et dans cette forme très particulière de la répétition névrotique. Je jouis de souffrir, voilà une formule renversante ! Au dieu sadique correspond nécessairement un pécheur masochiste, qui répétant les fautes et les manquements se condamne immanquablement à la punition. Les confessionnaux sont pleins de peccamineux de ce genre, réitérant du même pas la faute, l'aveu, l'expiation, jusqu'à la prochaine faute ! Cercle sans fin qui fait la fortune de certaines institutions, sinon de toutes !

On comprend mieux, dès lors, pourquoi Freud, à la fin de sa vie, se demande s'il existe une issue positive au travail analytique. En tout état de cause s'il existe une issue ce ne peut être que l'affirmation du désir, cette disposition créatrice qui invente un nouveau rapport entre les instances psychiques en vue d'un "autre chose" qui n'existe pas encore, mais qui, dès aujourd'hui, commence à exister.