De la substantialité, et de son opposé, on peut décrire quatre modes :

Pour le premier, les objets du monde et le moi lui-même sont substantiels. C'est la position spontanée de l'Occidental, renforcée par les traditions religieuses qui ne mettent pas en doute la réalité objective (matérielle) du monde physique, pas plus que la réalité du moi, ou de l'âme, conçues comme substance immatérielle certes, mais personnelle, constante et éternelle. La philosophie dominante insiste sur l'autonomie du sujet : "je suis, j'existe", chose pensante, réelle et permanente.

Pour le deuxième mode, les objets sont bien réels, le monde est réel, mais c'est la nature du moi qui est frappée d'incertitude. Qui suis-je si j'expérimente, non pas la substance fixe et immuable d'un principe évident et connu par soi, mais la variaton infinie, la tribulation insommable d'états de conscience mobiles, "ondoyants et divers", si rien en moi ne garantit fixité, constance et permanence ? Quel est le moi si je ne vois que des sensations, perceptions, émotions, représentatons qui évoluent sans cesse ? Hume dira : je ne perçois pas de moi, je ne perçois que des impressions. De l'insubstantialité du moi on ne conclut pas, cependant, à l'insubstantialité du monde extérieur.

Le troisième mode, à l'inverse, ne met pas en doute la réalité substantielle du moi mais celle des objets. En somme, que savons-nous du monde matériel ? Il existe bien un monde - cela est difficile à contester - mais pour autant que savons-nous de la nature des choses, dont nous sommes séparés par une distance psychique infranchissable. A la rigueur on peut admetre que nous connaissions les apparences des choses, les phénomènes, mais ce qu'elles sont en vérité nous est à jamais inconnu. Une certaine tradition sceptique a largement débattu de ces thèmes et livré de précieuses analyses. Pour autant les sceptiques ne concluent pas tous à l'insubstantialité du moi.

De tous les côtés il semble que l'on veuille sauver quelque chose, le retirer de la mouvance universelle, tantôt c'est le moi, tantôt les objets du monde, ou les deux à la fois. Une résistance psychique formidable, quasi infrangible, empêche de penser l'insubstantialité universelle. On craint en somme de perdre pied et de sombrer dans le vide.

Le quatrième mode considère qu'il n'y a pas d'exception à la thèse universelle de l'insubstantialité. Elle se présente comme la réfutation méthodique de la première thèse - la thèse "réaliste" - en retenant et en combinant ce que les deux thèses intermédiaires avaient établi : le monde et le moi sont également insubstantiels. C'est la position de Pyrrhon qui éclare que nous n'avons jamais affaire qu'à des apparences, et qu'il n'y a rien à chercher "derrière" ou "sous" ou "au dessus' des apparences. Apparences d'apparences, jeu de miroir cosmique, où il est bien vain de quêter un principe immuable qui échapperait à la mouvance universelle. Héraclitéisme sans Logos unifiant et totalisant. Le moi, bien entendu, ne fait pas exception, ne livrant pas davantage de principe stable. Dans le grand Fleuve tout coule, le moi comme tous les objets du monde.

Une autre illustration de l'insubstantialité est exprimée avec faste par Bouddha (trois siècles avant Pyrrhon) :

"Tous les dharmas (les "êtres") sont impermanents

"Tous les dharmas sont dépourvus de soi.

Dépourvus de soi, cela implique évidemment l'interdépendance. Il n'y a pas d'arbre en soi et par soi, tout arbre existe comme arbre en relation avec l'humus du sol, la lumière du soleil, l'environnement etc. Si j'analyse le moi je trouve des sensations, des perceptions, des formations mentales, des états et mouvements de conscience, je trouve le dedans et le dehors indissolublement mêlés. On peut parler d'existence "relative", de rapports, de mouvements d'interdépendance, de "coproduction conditionnée", mais pas de réalité substantielle.

De là cette notion si difficile de vacuité : les choses, et le moi, existent bien en quelque sorte, ils ne sont pas néant ou non-être, mais il est vain d'y chercher de l'être. Ni être, ni non-être. Voie du Milieu. Pyrrhon disait : rien que des apparences. Bouddha disait : impermanence, absence de soi, vacuité. Je ne dis pas que Pyrrhon est bouddhiste. Je me contente de souligner un point d'arrivée de la pensée, qui n'a guère été remarqué, et qui ouvre de belles perspectives à la méditation.