On pourrait croire, à relire la phrase canonique : "les choses, il (Pyrrhon) les montre également in-différentes, im-mesurables, in-décidables", que l'énoncé porte sur les choses - ce qui est grammaticalement exact - mais en toute rigueur cette phrase ne dit absolument rien des choses, mais exprime le statut du discours. C'est le discours - le langage - qui ne dit rien qui ne soit immédiatement disqualifié  : "égal, in-différent, im-maîtrisable et indécidable". Entre le réel (les choses) et la langue s'ouvre le gouffre béant de l'inconnaissance, consécutif au non-rapport. C'est là l'originalité propre de Pyrrhon, par laquelle il se distingue de tous les philosophes de l'Antiquité, et des philosophes à venir. Position radicale qui renverse le présupposé classique - parménidien - selon lequel il y aurait une adéquation principielle entre la pensée et la réalité ("penser et être sont le même"). Mais les Sophistes sont passés par là, et leur impitoyable critique du langage. Et Démocrite, dont Pyrrhon connaissait des ouvrages, lequel se désole de ne pouvoir trouver une seule relation causale indiscutable. "Convention que le doux, convention que l'amer, mais en réalité il n'y a que les atomes et le vide" disait le vieil Abdéritain, mais Pyrhhon en viendra même à suspendre l'atomisme de son maître, au motif que nous n'en savons rien. L'atomisme - une nouvelle idéologie ? Il est vrai que Démocrite lui-même ouvrait la voie au scepticisme en déclarant que nous ne savons pas ce que sont les choses "en vérité" ("eteê").

Le moderne dira sans doute que la position extrême de Pyrhon est dépassée : n'avons-nous pas la science pour démontrer que les choses sont connaissables, voire prédictibles et manipulables ? Qu'elles ne sont ni égales, ni in-différentes, im-maîtrisables et in-décidables. Que la science soit efficace en son domaine propre, nul n'en discute. Toute la question porte sur la nature des "choses" - et là il me semble que Pyrrhon et la science moderne ne parlent pas des mêmes "choses". La science traite des "objets" - des faits observables, isolables, comparables, quitte à en créer de toutes pièces sous l'effet de l'observation et de l'expérimentation. L'objet est toujours saisi, voire produit dans une démarche résolument orientée par la théorie. D'où un nouveau langage, une nouvelle connaissance, une nouvelle symbolique, laquelle vient corriger, amender, réorienter la symbolique traditionnelle du discours commun. En toute rigieur il n'y est pas question des "choses".

Que sont les "choses" pour Pyrrhon ? Pour s'en faire une idée qui soit en accord avec son intuition centrale on pourrait dire ceci : soustrayez tout ce que vous pouvez penser, imaginer, dire, juger ; suspendez toute représentation, toute intention, toute volition - et vous obtenez négativement, suspensivement un reste - dont vous ne pouvez rien dire, à jamais, définitivement hors de prise et de saisie, réel indicible - et pour le coup "égal, in-différent, im-maîtrisable et in-décidable". Réel pur hors langage. Mais ce réel n'est pas un rien.

Le mode d'agir de ce réel est indiqué par la phrase de Timon : "l'apparence l'emporte sur tout, où qu'elle aille". Les choses ce sont les apparaître, ce sont, si l'on veut, les apparences, à condition de prendre ce terme comme un absolu, ce qui apparaît et ne cesse d'apparaître, processus de processus, et qui ne renvoie à rien.

Considérant sa chatte, Montaigne se demande si c'est bien lui qui joue avec elle, ou si ce n'est pas elle qui se joue de lui. Voilà une notation indiscutablement pyrrhonienne : nous ne savons rien de l'animal, en dépit de toute notre biologie, anatomie et physiologie. Il représente quelque chose d'insondable, qui n'est pas forcément de l'ordre du mystère, ou du secret. Inutile ce chercher un être, une substance, une causalité, qui ne seraient que la projection de notre angoisse. Il suffit de voir - voir quoi : le jeu des apparences, l'apparaître des apparences, gratuité et in-signifiance.