Peut-on penser le "rien" - je ne dis pas penser à rien, qui est déjà très difficile - mais le "rien", ce qui me semble plus difficile encore. Je voudrais examiner ici une question qui se présente d'emblée comme une aporie, avant de voir en quoi cette pensée pourrait avoir ou non quelque signification pour l'existence.

"Rien" est un signe linguistique comme tous les autres. Il se forme par la liaison nécessaire et immotivée d'un signifiant et d'un signifié. Le signifiant c'est la face sonore, la combinaison des phonèmes ( r- i- in), en soi dépourvue de toute signification. Le signifié c'est l'image mentale, la représentation imaginative qui se déclenche instantanément à l'évocation du signifiant : on me dit "chaise", dans mon esprt se lève l'image de la chaise. Dans le cas du "rien" j'ai bien un signifiant, mais je me demanderai s'il y correspond vraiment un signifié : sans doute que oui, sinon aucune idée ne pourrait se présenter à l'esprit. Mais est-ce une idée ? J'y verrai plutôt une sorte de magma confus qui vient habiter le non-être, peuplé de collocataires, de collatéraux fantômes, d'impressions volatiles et ombrageuses, évoquant vaguement l'esseulement, l'abandon, l'espace inhabité, le désert de l'âme. "Il n' y a rien ici : ce lieu est dépeuplé, vide et désespérant" - c'est peut-être ce flux mental, infraconscient, labile et inconsistant que va charrier la levée du signifiant. Clairement, ce n'est que de l'impression, ce n'est pas de la pensée. Pour autant ce n'est pas "rien".

Le problème se complique encore si j'examine la question de voir si ce signe linguistique renvoie ou non à une réalité extrieure, comme le faisait si bien le mot "chaise" - puisqu'il existe bien des chaises, mais que je ne sais pas s'il existe quelque part dans le monde un "rien" auquel se rapporterait le mot. En d'autres termes nous avons un mot ("rien") mais nous ignorons s'il peut se référer à une forme ou une autre de réalité. Je parle, j'énonce un mot, et je ne sais pas de quoi je parle. Il faudrait savoir : existe-t-il, dans la nature, du "rien" - ou bien ce mot n'est-il qu'une "inanité sonore" ? Après tout il existe beaucoup de mots de ce genre, pour lesquels on cherchera vainement le référent, comme dans la plupart des philosophies idéalistes qui font rêver les yeux ouverts en invoquant des chimères sans consistance : l'idéal, la substance, l'immortalité, l'âme, Dieu, le Bien et le Beau en soi etc.

Si j'examine froidement ma perception ordinaire je constate que la conscience ne voit jamais "rien" : toujours un espace peuplé de choses, de formes, de couleurs, de profondeurs. Le monde perçu est un monde plein, disposé tout autour de moi, formant une sorte de demi-cercle enchanté, et qui se promène avec moi. Je me déplace, et le monde se déplace avec moi. Je ne puis en nulle façon briser ce sortilège, irais-je même aux extrémités du monde - car, perceptivement il n'y a pas d'extrémité ; le monde m'accompagne où que j'aille, toujours présent, massif, indéchirable, obsédant. C'est d'ailleurs un thème récurrent de la littérature, nommément romantique, de décrire ce désespoir qui étreint l'âme lorsqu'elle s'aperçoit qu'il n'y a pas d'issue hors du monde, et qu'en somme voyager est parfaitement inutile.

Je ne puis percevoir le "rien". Puis-je en faire l'expérience dans le rêve ? J'en doute, car le rêve est encore un monde, bien différent de celui de la perception consciente, mais il a lui aussi ses formes, ses couleurs, ses actions et émotions. On rêve de quelque chose, et non pas de rien. De quelque côté que je me tourne je ne vois pas de perception du rien. Il semble bien que ce mot soit décisivement un signe linguitique sans référent identifiable.

Pourtant, si ce mot est perceptivement nul, il n'en reste pas moins qu'il fonctionne activement dans la langue. Mais alors que désigne-t-il ? Je dis par exemple : je suis venu, et j'ai vu qu'il n'y a rien. Ici "rien" désigne un trou, non pas dans le réel car le réel ne manque jamais de rien, la pièce vide n'en est pas moins une pièce qui se tient en soi et par soi - mais un trou dans la séquence désirante : j'espérais voir mon ami dans la pièce, et il n'y est pas. Penser c'est ici prendre acte d'une absence, c'est à dire constater que l'objet du désir est ailleurs, hors de mon champ perceptif. Le manque ne qualifie pas la réalité, il qualifie ma représentation : le "rien" serait ce trou qui vient perforer une séquence de discours (le discours interne du désir et de l'attente), créant les affects bien connus de déception ou de tristesse.

On comprend mieux pourquoi la langue ne peut fonctionner sans ce signe paradoxal qui désigne quelque chose en creux, en négatif, pour assurer la fonctionnalité de l'alternance présent-absent, science et nescience, plaisir et déplaisir. Nous pensons effectivement avec le "rien" sans trop savoir ce que nous disons. Le "rien" ne prend de sens que par ses opposés. C'est en quoi il est indispensable.

Quelles conséquences pour la pensée ? Quand nous pensons "rien" que pensons-nous ? - Une absence sur fond de présence. Nous fixons un lieu : celui du manque ; nous hallucinons l'objet absent comme absent. Ce sont deux opérations simultanées. C'est bien une pensée, mais une pensée confuse, affectée d'émotions : déception, tristesse ou soulagement, et dans les cas extrêmes, désespoir : "un seul être vous manque et tout est dépeuplé".

En second lieu je ne puis concevoir une pensée qui serait pensée du rien radical et absolu. Tout semble indiquer au contraire qu'il n'y a que du rien occasionnel, local, relatif (à quelque chose). Ce n'est que par un processus hyperbolique, une sorte de bond spéculatif, libéré de toute attache sensible, que l'on peut se risquer à déclarer comme Gorgias : ouden esti - rien (n') est. Proposition inconcevable sauf à la retourner, comme je l'ai fait dans un article récent, sous la forme : rien n'est de l'être. Dans les moments heureusement rarissimes où s'ouvre pour nous la porte béante du rien absolu, sous la forme terrifiante de l'effroi, nous sentons que si nous sommes peu de chose, ce peu de chose au moins nous protège du rien.