Le dieu du rêve, sur le petit matin, me somme de reprendre le texte d'hier, d'y adjoindre une suite, comme on ferait de deux pièces d'un même poème. Il est vrai que je n'ai traité que de la moitié du vers de Sophocle...

Riche de toutes ressources, sans ressources il marche vers rien : ep ouden erchetai.

Une tradition pieuse y lira la déréliction de l'âme abandonnée en chute vers le néant. Mais ouden n'est pas forcément le néant, ouden c'est rien, comme dans la phrase : il n'y a rien. Ouden marque un blanc, un pas-être, d'où une indétermination maximale. "Du pays où je vais je ne sais rien" ou "De cette femme qui prétend m'aimer je ne sais rien". Un trou dans la représentation, un vide dans la chaîne des significations, une béance dans le discours. Surtout n'y injectons pas de la métaphysique ou de la religion, lesquelles ont la fâcheuse manie de faire signifier ce qui ne signifie pas, tout vide étant instantanément saturé par un excès de sens : le manque de Dieu, les errances de l'âme et autres farines. Tout au contraire, arrêtons-nous sur cette donnée : il n'y a rien, ouden. Aucun point d'arrivée, aucune issue, aucun refuge, ou pour parler comme Démocrite : "un chemin sans auberge", comme on dirait plus familièrement : une semaine sans dimanche.

C'est pour nous, humains pétris de langage, une quasi impossibilité mentale de nous figurer un rien qui n'est qu'un rien. La langue même, issue du latin, nous piège : rien c'est rem, la chose, si bien que, spontanément,  disant "rien", nous pensons "chose" ou "quelque chose" : le rien serait encore quelque chose, ne fût-ce qu'en négatif. Mais le grec est autrement rigoureux : dans ouden je n'entends aucune allusion à chose, j'entends "ou" - privatif pur : pas un, renforcé par un "den" qui ne charrie aucune représentation particulière.

Mais alors quel est ce "rien" vers lequel marcherait l'homme, selon la nécessité de son être ? Nous peuplons l'avenir de projets, de victoires escomptées, de paradis idylliques ou de terreurs apocalyptiques. C'est la tendance irrépressible de notre esprit, qui a horreur du vide, qui ne peut supporter le rien.

On pourra dire, par exemple : rien de particulier, rien qui fasse relief sur les données constitutives de la nature, rien d'extra-ordinaire, rien qui relève d'une intervention divine, rien qui ne soit dans la lignée de la nécessité universelle : "eadem sunt omnia semper", les choses sont toujours les mêmes, c'est à dire conformes à leur propre nature, non susceptibles d'un renversement de nature. L'homme est l'homme, et tout ce qu'il fait, aussi singulier ou imprévisible que cela puisse être, est toujours encore expressif de cette nature. Les chiens ne font pas des chats.

On peut dire aussi : il n'y a rien à attendre. Espoir et crainte, passions tristes, sont des re-constructions de sens, affecté d'un coefficient émotionnel, qui empêche de penser.

En toute rigueur il ne reste que la forme vide du temps, où le rien se déplace de case en case, à mesure que l'on avance, sans que jamais la case ne se remplisse : relance indéfinie, à l'infini.

Voilà qui ruine intégralement toute "philosophie" du sens : ni parousie, ni révélation finale, ni rédemption, ni finalité de l'histoire. La  seule fin qui ne soit pas une fumisterie c'est l'arrêt pur et simple du processus, suite à la disparition définitive des protagonistes.