Dégager l'esprit. C'est le rôle, et la dignité propre du philosopher. Fonction critique : nettoyer les écuries d'Augias, décaper, curer et récurer. En quoi il faut préférer "le philosopher" à "la philosophie", pour pointer la nécessité de ce travail de déconstruction, jamais fini, toujours à reprendre. Jardinage : les mauvaises herbes repoussent toujours, par quelque effet de structure. Il faut piocher, bêcher, biner et sarcler, retailler les branches - et dans le même temps veiller à ne pas tarir le sol, protéger les bonnes pousses, favoriser leur éclosion. 

La philosophie m'agace quand elle prétend savoir et enseigner. Rétrospectivement, je la vois comme un immense charnier d'idées mortes, de projets avortés, de tentatives ratées. Et de ci de là, au milieu des cadavres, quelques intuitions précieuses, qu'il faut extraire du magma, porter à la lumière. Ces intuitions sont toutes déconstructives : elles invitent à quitter le carcan, à briser les chaînes, à fuir à la pleine lumière. L'idée du "vouloir-vivre" de Schopenhauer, par exemple, vaut moins comme tentative de nommer et de décrire le réel, ce qu'elle ne saurait faire, que pour ses vertus curatives : elle nous libère de la dictature de l'intellect, des illusions de la conscience, de la supposée indépendance de la pensée à l'égard du corps et des affects ; elle remet les choses à leur place. 

Quand le philosophe prétend répondre aux questions, plus encore quand il bâtit un édifice, il ne fait qu' amonceler des chimères. Je veux, tout au contraire, qu'il sonde le terrain, qu'il défriche, qu'il exhibe les cadavres. Travail d'inspection, dont on voit dans les romans policiers, qu'il débouche régulièrement sur quelque pièce suspecte, soigneusement dérobée aux regards, et qui soutient en négatif toute l'entreprise de dissimulation. Ainsi par exemple du fameux "impératif catégorique" de Kant : hé, que veut donc ce vieux hibou de Koenigsberg quand il nous somme d'agir par devoir, uniquement par devoir ? Mais qui, je vous le demande, pourrait donc agir uniquement par devoir ? Et soutenir, pis encore, que la maxime de son action puisse être érigée en loi universelle ? Mais alors, où est passé le sujet, n'a-t-il de légitimité que par la conformité à la loi universelle ? Et enfin, cette loi, où la verrez vous ? Dans la justice ? Dans la morale ? Dans l'impératif d'Etat ? - ou, plus simplement, dans la caboche d'un vieillard aigri et mélancolique ?

La plupart des philosophes n'aiment pas la singularité. C'est trop imprévisible, trop cabochard. On veut de l'ordre, de la conformité, de la prévisibilité. On veut le triomphe de la raison. Encore un pas, et c'est la Raison d'Etat !

S'il est si difficile d'affirmer sa singularité dans la vie concrète, où tout se règle par norme et obligation, qu'au moins dans le domaine de la pensée on apprenne à gambader, virevolter, s'esbaudir et se réjouir ! J'aime les allures libres et enjouées, les vaticinations, j'aime courir la prétentaine, et voltiger, et papillonner ! L'esprit tendu entre les deux extrêmes, comme un arc, et comme une lyre, entre les profondeurs abyssales du chaos et la clarté souveraine du ciel, je veux aller, et m'abreuver, de ton mon saoûl, de toute mon ivresse, poétiquement, libre de vos entraves, irréconcilié.