Ce qu'on appelle assez confusément la crainte de la mort, passion commune s'il en est, pourrait à l'analyse se décomposer en trois éléments hétéroclites, fort différents les uns des autres, que l'usage confond par facilité, et qui, comme les trois branches d'une fourche, sont abusivement réunis et confondus dans le même manche : la peur de l'agonie et de la douleur, la peur du mourir proprement dit, et la peur d'une vie post-mortem. La première concerne l'avant, la seconde le pendant, et la troisième l'après. Chacune relève d'un traitement spécifique, si toutefois une thérapie est possible en choses si délicates, subjectives et sujettes à controverse.

La peur de la douleur d'agonie se distingue d'une douleur ordinaire par le fait de la conviction de mourir. Mais cette conviction peut relever de l'imagination. Mon grand-père croyait mourir à chaque hiver, se faisait administrer l'extrème onction, et refleurissait régulièrement au printemps. Si l'on met à part cette conviction de mourir, la douleur de l'agonie ne se sépare en rien d'une douleur ordinaire, comme il en existe dans les grandes maladies. Le traitement est le même, si un traitement est possible, et je ne vois pas pourquoi on se refuserait le soulagement, aujourd'hui accessible grâce aux médicaments. Dans les cas désespérés il reste l'issue de la mort volontaire, ou plutôt, il resterait, si notre législation ne s'obstinait, par hypocrisie, dans une condamnation absurde : on voit des malheureux cloués au lit, perclus de douleurs, supplier que l'on mette fin à leurs jours, que l'on préfère laisser croupir dans la plus extrême désolation.

La peur de souffrir est légitime, il est légitime de soulager la douleur. En elle-même cette peur n'est pas la peur de la mort.

Par la peur du mourir j'entends la peur de la fin et de la dissolution, fin de la vie, suppression de la conscience, plongée dans le néant. Pour les uns cette suppression n'est en rien source d'angoisse, pour les autres elle est le comble de l'horreur. Les premiers font leur devise de la sentence d'Epicure : "quand nous sommes la mort n'est pas, quand la mort est nous ne sommes plus". Le mourir est une rupture absolue, sans reste, s'il est patent que sans la sensation et sans la conscience il n'y a pas de vie pour nous. Chaque soir, l'endormissement nous en donne une confirmation : nous nous absentons, et tout se passe pour nous comme si cette absence devait être définitive. Mais cet argument ne vaut pas pour certains qui ne peuvent imaginer une telle disparition, et qui préfèrent encore courir le risque de la survie, et revendiquer une immortalité, sous une forme ou une autre, pour une "âme" qui se séparerait du corps et vivrait d'une vie inconcevable dans l'au de là. Mais ainsi, en esquivant la peur du mourir, on bascule dans la peur de l'après-vie, dont rien ne garantit qu'elle soit heureuse. 

La peur de l'après-vie c'est essentiellement la peur des châtiments, nourrie par les sentiments de culpabilité, largement entretenue et cultivée par les religions. "Tu as vécu comme un porc, tu te réincarneras en porc". Dans ce contexte de faute et de condamnation il faut être bien optimiste pour miser sur une immortalité de bonheur, si bien que cette fantasmagorie de survie débouche en fait sur la terreur et le tremblement. C'est de cette passion mortifère qu'Epicure voulait nous délivrer par sa sentence : s'il n'y a rien après la mort la religion se voit dépossédée de tout pouvoir : la vie mortelle est le premier et le dernier des biens.

De quelque manière qu'on s'y prenne il faudra bien affronter l'une ou l'autre de ces trois peurs. Je crains la douleur, mais je ferai tout ce que je peux pour la réduire. Je peux craindre le mourir, mais en soi le mourir n'est qu'un instant bref, après quoi il n'y a plus rien pour moi. Quant à la peur de l'après-vie nul ne peut nous y contraindre, et c'est un bien inestimable que de s'en libérer. C'est à cela que la philosophie, dans son usage profane, peut servir : clarifier, dégager l'esprit.