On se demandera longtemps encore si les dernières pages du "De natura rerum" de Lucrèce, qui brosssent le tableau terrifiant de la peste d'Athènes, étaient bien la conclusion du livre. C'est peu probable, vu le caractère anti-tragique de l'enseignement d'Epicure auquel Lucrèce prétent indéfectiblement être fidèle. On attendait une fin lumineuse, un éloge de la vie libérée de la crainte, qui fût en résonance avec l'admirable Invocation à Venus : le final viendrait confirmer l'ouverture, accord en sol majeur. Il n'en est rien. Sans doute le livre est-il inachevé. On en a conclu au suicide de l'auteur. Il est vrai que cette thèse a été soutenue principalement par des Chrétiens. Ce n'est pas un hasard : allez donc trouver dans toute l'Antiquité esprit plus libre que celui-là, dégagé de toute idéologie, farouchement opposé à toute superstition, dénonçant l'emprise mortifère des croyances, des cultes et des clergés  : le tableau du sacrifice d'Iphégénie se clôt sur le vers fameux "tantum potuit religio suadere malorum " - tant la religion put inspirer de maux. Lucrèce est par excellence l'irrécupérable.

Lucrèce se veut fidèle à Epicure. Il est bien vrai que le contenu doctrinal est totalement en accord avec la pensée du maître, comme le confirme la comparaison avec les textes conservés d'Epicure, mais aussi avec les productions de disciples plus tardifs, comme Diogène d'Oenanda. Mais il y a un autre Lucrèce - ou alors un autre visage du même, poète plutôt que philosophe, qui exprime tout autre chose que la sérénité officielle : pensée étrangement douloureuse, sentiment poignant d'amertume "jusque dans le délice des fleurs". Et ces pages inspirées, où, avec une noire passion il dépeint les ravages de la passion : illusions de l'amour, inanité de l'ambition et de la gloire, crainte de la mort, angoisse et anxiété. Le contraste est saisissant entre la vie rêvée de l'épicurisme et la réalité de la douleur. Cet homme devait beaucoup souffrir, et s'il a voulu trouver chez Epicure le réconfort et la paix de l'âme ("tranquilla pax"), s'il a bien dû la trouver par moments, transporté d'enthousiasme, on peut penser aussi que cette "guérison" fut de courte durée, suivie de rechutes périodiques. Alternances d'humeur, variations, variété des tons et des couleurs.                                           

Un psyciatre ancien, le docteur Logre, avait écrit un ouvrage, "L'anxiété de Lucrèce", que j'ai beaucoup apprécié : il lit le texte avec grande attention, en sympathie, et ne craint pas de traduire certains passages remarquables. Il se convainc que Lucrèce souffre de maladie maniaco-dépressive, ou comme on dit maintenant, de bipolarité : alternance brusque d'épisodes maniaques marqués par l'enthousiasme et l'exaltation, et de phases dépressives. Dans la phase maniaque Lucrèce est rayonnant, lumineux, "épicurien converti" ; dans la phase dépressive il exprime toute la douleur de son âme tourmentée. C'est bien le même homme dans les deux cas, mais comme dédoublé, coupé en deux, chaque partie étant comme séparée de l'autre, ignorant l'autre. D'où la dualité indépassable de l'oeuvre ; en simplifiant à outrance, le philosophe d'un côté et le poète de l'autre. Il faut bien l'avouer, c'est le poète qui nous touche le plus.                           

Dans ce cas précis ce n'est pas la poésie qui nous paraîtra idyllique, vouée au culte de la rêverie et de l'imaginaire, comme on pense souvent, mais la philosophie. La poésie dit ce qui est, véracité, acuité, exactitude. La philosophie dit le souhaitable, le désirable : la vie libérée de la souffrance. Lucrèce, clairement, échoue à se hisser au seuil de la félicité. Mais ce dont il témoigne admirablement c'est la vie telle qu'elle est, dans sa variabilité et son incertitude. Déchiré entre l'idéal et le réel, c'est du réel qu'il parle le plus exactement, dans la tonalité sombre de son vers rocailleux. Oui j'aime Lucrèce, prince des poètes, et l'aimerai toujours.