Le grec ancien dispose d'un mot fabuleux "phainesthai", que nous rendons chichement par "apparaître". Phainesthai c'est paraître à la lumière (phaos), se manifester comme forme visible à la lumière, advenue miraculeuse que Lucrèce rend si bien dans son "ad luminis oras" - aux rivages de la lumière. Cette apparition de la chose à la lumière notre "apparaître" n'en signale qu'une pauvre réduction : on voit le mouvement, l'avancée, le geste de se poser dans un espace, d'occuper un lieu, on ne sent pas l'élément lumineux qui enveloppe cette avancée et la porte à la plus haute puissance. Ajoutez à cela que "apparaître" véhicule, en consonance, une nuance dépréciative : apparaître n'est pas être, l'apparence n'est pas la chose en elle-même, c'est un reflet, une ombre portée, un moindre-être, objet, depuis Platon, du mépris philosophique. Comment rendre sa dignité à l'apparence, la dégager de l'ornière métaphysique où elle croupit, la penser en elle-même et pour elle-même dans son advenue singulière ?

Marcel Conche, dans son "Pyrrhon ou l'apparence" se livre à un travail monumental pour penser, avec Pyrrhon, l'apparence comme telle, dégagée de la référence dépréciative de la métaphysique, non plus apparence d'une essence (apparence trompeuse de l'être véritable), car, si on refuse qu'il existe un tel être, la définition même de l'apparence change : elle n'est plus indexée en négatif, elle se pose comme réalité première et dernière : il n' y a que des apparences, ou comme écrit Timon : "l'apparence l'emporte sur tout". Il n'y a rien que l'apparence, il n'y a rien avant ni après, ni en dessous ni au de là. Mais alors nous sommes gênés par l'usage du mot : comment utiliser "apparence" sans être constamment renvoyés à "essence", "réalité véritable" etc. La langue impose son code, véhicule ses structures obligées, gauchit ce que l'intuition avait si bien dégagé. Il faudrait dire : il n'y a que de l'apparaître pour marquer la dimenson active, le surgissement, l'advenue des "choses" (qui sont des apparaître) dans le champ illimité du réel. Il faudrait substantiver le verbe (apparaître), parler des apparaître - ce que la langue interdit.

Nous ballottons entre apparaître, apparence, apparition. L'apparaître fait apparition, c'est là son apparence, son mode d'expression. Qu'il y ait ou non un sujet pour la percevoir est sans importance : ce n'est pas le sujet qui la constitue comme telle. Un éclair déchire le ciel : voilà un fait, un apparaître, indépendant de moi. Peut-être que l'éclair exprime au mieux ce qu'l faut entendre par apparaître. Mais on peut ajouter que l'effet sensitif et émotionnel que produit l'éclair dans la conscience est lui aussi un apparaître. Et ainsi de suite : une éternelle pro-cession d'apparaître qui fait consister ce qu'on appelle "nature" - impermanence, créativité infinie, surgissement inépuisable.

Un mot nouveau a surgi de ma conscience, que je vous propose comme un jeu : apparescence, qui résonne poétiquement en consonance avec efflorescence, marquant l'infinité du processus, son caractère global, sa souveraineté ineffable. Apparescence aurait l'avantage de réunir en un seul mot tous les éléments que j'ai notés ici, qui chacun par soi se heurtait aux limites de la langue. L'apparescence est à la fois l'apparaître, l'apparition et l'apparence, mais sans cette connotation négative qui en ruine dès l'entrée la signification. "Apparescence" est neutre, neuf, innocent, cela parle au coeur autant qu'à l'intellect, cela maintient et valorise la dimension surgeante et durative - suggérant que le processus est infini comme l'est le temps, cet autre nom de la nature.

Et enfin : dans "apparescence" j'entends résonner "essence" : synthèse polémique. La seule essence c'est l'apparence.