Petit addendum, certes, mais, selon moi, du plus grand poids : si par le langage nous sommes séparés des choses il n'en faut pas conclure que les choses n'existent pas, ou qu'elles soient négligeables. Sur ces questions fondamentales, et de haute conséquence, je me découvre très résolu, moi qui le suis si rarement, et qui sur tant de sujets n'ai guère de position arrêtée. Le réel, ça existe, mais non point sur le mode de l'être : apparence, apparition plutôt, ou apparaître des apparences, cela insiste, cela se fait entendre, cela fait irruption en bousculant les représentations - lesquelles sont, en effet, pour l'essentiel, effets de langage. La pierre sur le chemin que je n'ai pas vue, c'est elle qui me fait trébucher, qui me déchire la jambe : réel à l'état pur. Cette maladie que nulle science doctorale ne sait ni nommer ni soigner, c'est elle, plus forte que moi, qui va m'emporter. Externe ou interne - mais que vaut cette distinction en ce lieu qui échappe à toute classification - le réel c'est d'abord ce que je n'ai pas vu, pas reconnu, pas identifié, et qui va, par d'obscurs chemins, venir à moi, me faire jouir, ou souffrir, me tarabuster, me troubler, transir et défaillir. C'est ici la faillite du langage, sa limite incompressible, son talon d'Achille : on ne saurait tout dire, tout prévoir, tout savoir. Et de la sorte nous allons trébuchants et ballottants, entre science et nescience, prévoyant tout, hormis ce qui choît et cherra.

C'est le rapport intime qu'un sujet entretient avec le réel qui détermine fondamentalement son être au monde. Le reste est affaire de coutume, de posture, de montre, de gesticulation et de démonstration, tragi-comédie ordinaire de l'être parlant qui s'assure d'un être imaginaire par le non-être, le semblant, le faire valoir des apparences.