D'après Sextus Empiricus, Gorgias "met en place, dans l'ordre, trois propositions fondamentales : premièrement, et pour commencer, que rien n'existe ; deuxièmement que, même s'il existe quelque chose, l'homme ne peut l'appréhender ; troisièmement, que même si on peut l'appréhender, on ne peut ni le formuler ni l'expliquer aux autres".

La difficulté majeure, dans cette exposition, tient au sens que l'on donne à la première proposition. "Ouden estin" : faut-il traduire "rien n'existe" alors que le grec dit "rien n'est" ? Ce choix détermine tout le sens de la proposition première, mais aussi des suivantes. "Rien n'existe" me semble irrecevable : c'est une idée absurde et insoutenable, contradictoire avec le fait qu'un sujet est bien là et existant en chair et en os. Dire "rien n'est" signifiera : rien ne possède la qualité de l'être, avec les propriétés que l'on attribue traditionnellemnt à l'être, notamment chez Parménide : éternité, immutabilité, identité de soi à soi. Gorgias veut pourfendre cette représentation, qui ne releverait que du mythe : il n'existe pas de monde intelligible, ni d'arrière-monde ni de monde transcendant, on ne peut donc le connaître, ni l'appréhender ni l'expliquer aux autres.

S'il n'y a pas d'être il ne saurait y avoir de vérité. L'homme est renvoyé à la sphère de l'impermanence, du changement, et conséquemment de l'opinion. Montaigne s'en souviendra : "je ne dis pas l'être, je peins le passage". 

Tirerons-nous de là que toutes les opinions se valent ? Oui et non. Oui, par défaut : si l'être nous manque, tout ce que nous dirons sera marqué de ce manque, en manque de vérité. Non, car on pourra, débarrassé de la référence à l'être, poser un autre critère, par exemple le bien public, ou l'excellence, voire la jouissance de la vie.

En résulte aussi un nouveau statut du langage : le mot ne dit pas la chose, il entre en relation avec d'autres mots, créant une sorte de monde langagier, signifiant, qui ne signifie pas l'être, n'invite pas à une quête de l'être, mais se referme sur soi dans un autoréférencement illimité. Ceux qu'on appelle les Sophistes ont découvert la puissance du langage libéré de la gangue métaphysique. D'où la rhétorique, la pédagogie, la politique, et même, chez Antiphon, l'interprétation des rêves.

Je conçois aisément, et j'approuve la liquidation de l'être. Je prends acte de ce positionnement original de la question du langage. Mais je redoute aussi cette tendance à hypostasier le langage. - "Tout est langage" - voilà une proposition qui me choque. Car quoi qu'on fasse il y a et il y aura toujours une réalité extérieure au langage, des choses si l'on veut, à la fois internes et externes, qui, si elles ne font et ne sont pas l'être, n'en jouissent pas moins d'une sorte d'existence, opaque, énigmatique, changeante et insaisissable - quelque chose en somme qui fait réel, que l'on aurait grand tort de négliger.