Un discours, qui se tenant par "la seule force interne de son style" serait "à lui seul une manière absolue de voir les choses". Dans cette phrase Flaubert définit la position de l'artiste et de l'écrivain modernes. Il n'est plus question, en effet, de transcrire une réalité pré-ordonnée, mais de créer de toutes pièces, par le style et lui seul, un monde qui se tienne "par une manière absolue de voir les choses" : absolue, c'est à dire détachée de toute référence pré-existante qui ferait autorité et qui imposerait un sens. L'artiste jouit d'une autonomie absolue : il regarde, il voit, il compose, il impose par la force de son style. 

Le style c'est d'abord, très concrètement, le stylet avec lequel le peintre ou le graveur trace la figure  de sa vision. Je songe invinciblement à la Melancholia de Dürer qui fixe pour l'éternité les traits de son ange enténébré, soupesant la vanité du savoir et des signes du pouvoir. Cette représentation se passe de toute référence externe : elle a sa vérité en elle-même, définitive et exhaustive.

Peut-être faut-il chercher dans la peinture florentine de la Renaissance les premiers indices de ce détachement qui mène progressivement à la Modernité. On peint d'innombrables Madones, toutes définies par le canon de l'autorité ecclésiastique, mais de ci de là apparaît un petit élément hétérogène, une illustration gratuite, hors sujet, une figure profane, et puis des thèmes paIens, des Venus et de petits Eros qui se substituent aux chérubins ailés : la référence au sacré s'affaiblit, on marche à petits pas sur les platebandes de la liberté. L'artiste cessera bientôt d'être le valet de l'évèque, et s'il lui faut encore un temps se soumetre aux caprices du prince et peindre sur commande, il a gagné la première manche : d'artisan inféodé il se métamorphose en artiste indépendant.

Cette question déborde largement la cadre de la peinture, de la musique et de la poésie. C'est une question philosophique : l'homme, artiste ou non, peut-il s'affranchir de toute référence donnée par la tradition religieuse, idéologique ou politique ? Peut-il, par la force de son style (ce qui suppose qu'il soit créateur de sa propre vie) définir sa propre vision du monde et la faire tenir par la puissance de sa résolution ? Cela suppose un affranchissement radical, dont le nom philosophique est "nihilisme". Mais ce terme est difficile d'usage. J'entends ici par nihilisme la capacité de suspendre toute croyance préétablie, la force de dire : rien ne vaut a priori, tout est criticable, examinable et sujet à caution. Ou comme disait Bodhidarma : "rien n'est sacré, tout est vide". Rien ne tient en soi et par soi - hormis bien sûr la nature universelle qui se passe bien de notre concours et de notre approbation. Le "rien" ne porte pas sur l'existence des choses - comment en effet pourrait-on, sans contradiction, suspecter l'existence des choses - il porte sur la valeur : rien n'a valeur en soi et par soi. Dès lors c'est bien à la liberté que s'adresse cette injonction : examine par toi-même ce qui fait valeur, demande-toi quelle valeur tu attribues à ton existence, à ta passion, à ton action.

Retour à Flaubert : l'artiste est celui qui par la force de son style impose une vision qui ne saurait lui préexister, qui vient de lui seul et qui fait monde. Certes non le monde commun, mais le monde de l'oeuvre, qui est d'abord le sien, mais qui peut devenir, par réfraction, celui du lecteur qui fait route pour le percevoir.