On m'appelle "Vieil Ours". Ce n'est pas mon vrai nom, mais il n'y a plus personne pour le connaître. Tous mes proches sont morts depuis longtemps et il m'arrive parfois d'envier leur sort. A chaque étape de ma vie on m'affublait d'un nouveau nom, à se demander si j'étais bien le même au fil du temps.

Enfant on m'appelait "Petit âne". J'étais en effet solitaire, rétif, pensif comme un âne. Je pouvais rester très longtemps à contempler le ciel, debout dans la prairie, oubliant le boire et le manger. Je ne repoussais pas mes camarades, je participais parfois à leurs jeux, mais je me lassais très vite de leurs disputes et de leurs cris. Mon seul véritable ami était le chien, et mes ennemis personnels les poules, qui avaient cette triste manie de venir béquetter dans la gamelle du chien, lequel, sottement, les laissait faire. Saisi d'un juste courroux je bombardais les volatiles à coups de pierre, et les voilà qui sautent, battent frénétiquement des ailes, pour retomber au plus vite, et courrir en tous sens en caquetant. Mais le chien ne mangeait pas pour autant.

Ma mère était peau blanche et mon père peau rouge. Quand ma mère mourut, mon père, qui avait consenti jusque là à vivre à la manière des blancs, revint vers la tribu de ses ancêtres. J'avais alors huit ou neuf ans. J'oubliai assez vite tout ce que j'avais appris dans le village de ma mère et m'initiai rapidement aux moeurs et usages des Indiens. En fait je redevins ce que je n'avais jamais cessé d'être, alors même que je ne le savais pas. 

A dix huit ans j'étais un jeune homme athétique, rapide à la course, excellent chasseur et trappeur. Mes camarades étaient impressionnés par ma vigueur, et quand la guerre reprit avec les Blancs, ils me considérèrent comme un chef de file. A la suite de quelques échauffourées où je fis merveille ils m'appelèrent "Cheval fougueux". C'était plus prestigieux que "Petit âne" et surtout cela évoquait en résonance le nom fameux de l'ancêtre mort depuis peu "Cheval fou". Je laissais faire, mais je n'étais pas dupe. J'en avais assez appris dans l'enfance pour savoir que la cause des Indiens était perdue : ce pauvre peuple, armé d'arcs et de lances, que pouvait-il espérer face à un ennemi innombrable, armé de canons et sans scrupules ? Nos guerriers tombaient par dizaines, et bientôt il ne resterait qu'un groupe misérable de femmes, d'enfants et de vieillards. Mon père fut tué, et avec lui la plupart des chefs. Il fallut se rendre. Notre sort était scellé. On nous déporterait dans une réserve désertique où la faim et la maladie achèveraient de nous exterminer.

J'avais des compagnons, mais je n'avais plus ni parents ni amis. Je ne pouvais rien pour adoucir le sort des quelques survivants qui se traînaient vers la réserve. Je décidai de fuir. Très loin à l'ouest il y avait encore, pensais-je, des zones relativement vierges, des montagnes et des vallées sauvages où nul ne songerait à me rechercher. Par nuit noire, me faufilant entre les postes de garde, je pus disparaître sans laisser de traces.

Après quelques semaines d'errance, je parvins dans une région extrêmenent retirée, sans âme qui vive, montagneuses et verdoyante. Aucune trace de l'homme blanc. Peut-être des tribus indiennes vivaient-elles dans les montagnes, mais je n'avais rencontré, jusque là, aucun autochtone, ni perçu quelque signe de sa présence. En filant une biche qui se faufilait entre les branches je débouchai inopinément dans une vallée profonde, entourée de toutes parts de bois épais, quasi inranchissables, mais assez large, avec au mileu une jolie rivière qui serpentait doucement au gré de la pente. Je sus instantanément que j'avais trouvé. C'est ici que je logerai désormais, loin des hommes, loin de tout, dans la solitude profonde de la vallée, gardée tout à l'entour par la forêt infranchissable.

 

 

                                                             II

 

Je me construisis une hutte dans un recoin de la vallée. J'avais de l'eau, du poisson, du gibier en abondance, des fruits de la forêt et de ces racines nourrissantes que l'on trouve si l'on sait comment chercher. Le vrai problème, auquel n'existe aucune solution, c'est le feu. Les nuits sont très froides, il faut bien cuire la viande, et dès lors la fumée et le fumet attirent invinciblement les visiteurs. Partir encore, et encore ? Je ne pouvais m'y résoudre, et décidai que s'il fallait mourir je mourrais ici.

D'abord vinrent les coyotes. Mais ils ne sont pas dangereux. Je suspendis mes réserves de viande dans les hauteurs de ma hutte. Ils revenaient, ils rôdaient, ils repartaient.

Puis vint un ours. C'était un jeune mâle, belle bête mais plus curieux que belliqueux. Il avançait lentement au milieu de la vallée, en se dandinant, comme en jouant. Puis il s'arrêta à quelques mètres de moi, en me considérant avec grande attention. Manifestement il ne recherchait pas le conflit, et j'avais l'impression étrange de le voir réfléchir, comme s'il rencontrait pour la première fois une bête singulière, qui se tenait debout, qui était vêtue de peaux de couleurs, et qui le regardait à son tour avec une attention extrême. Me levant d'un bond je vais à ma hutte, décroche quelque nourriture que je vais porter, déposer à petite distance de l'ours. Il s'approche, renifle avec circonspection, puis, presque d'une lampée, avale le tout avec grand bruit. Puis le voilà qui s'asseoit, et reprend sa contemplation. Je fais de même. Nous voilà face à face, regardant, rêvassant. Après un bon moment il se remet à quatre pattes et s'en va tranquillement vers les fourrés. Bon, je suis  tiré d'affaire. Mais ne doutons pas que Sa Majesté revienne très bientôt : je n'ai pas fini de lui offrir de la subsistance, et à bon compte !

Mes nuits étaient agitées, plus agitées que les journées. Dans la profonde forêt, isolé de tout, l'homme se sent à la merci des éléments fomidables et si, dans la journée il peut réfléchir, calculer le danger et lutter, dans la nuit il est comme un enfant abandonné. Je revoyais parfois les êtres que j'avais aimés, ma mère si tôt partie, mon père tué d'un coup de fusil, et tant de camarades tombés, qui donc, me demandais-je, se souvient d'eux ? D'eux nulle race, nulle empreinte, c'est comme s'ils n'avaient jamais existé. Et j'étais tout près de pleurer, moi qui ne pleurais jamais ! Après quelque temps je m'apaisai : les Esprits des morts vin rent me visiter, je les sentais tout près de moi, je sentais leur souffle, et bientôt je les entendais qui me parlaient. Je compris mieux : si j'étais ici, loin de la tribu, loin de mon passé, c'était pour les retrouver eux, les Esprits, et qu'ils étaient, eux, mes véritables compagons, mes vrais amis.

Parfois, en plein jour, au détour d'un bois, dans la pénombre amicale, entourés de rayons solaires, je les voyais, comme je les voyais de nuit. Quand, éperdu d'émotion, j'avançais à leur rencontre, ils disparaissaient.

La nuit venue je reprenais contact, les interrogeais, et parfois ils me répondaient. De cette perpétuelle cohabitation je tirai bientôt une sorte de savoir, grâce auquel je pus résoudre bien des problèmes, et survivre heureux dans ma solitude.

 

                                                             III

 

Ce matin-là je revenais de chasse, et je sentis immédiatement, à quelque distance de la vallée, qu'il se passait quelque chose d'insolite. Ce n'était pas l'ours qui était venu, cela je le savais, car ses allées et venues étaient fort régulières et prévisibles. J'avançai prudemment, et bientôt, entre les feuillages, je vis trois hommes qui cheminaient le long de la rivière. Que faire ? C'était la première fois que des humains pénétraient en ce lieu que je considérais comme mien, exclusivement mien, et maintenant il était menacé, et ma solitude ruinée. Ils trouveraient fatalement la hutte et ses aménagements, et dès lors ils n'auraient autre projet que de trouver l'habitant solitaire. Je ne pouvais hésiter davantage, je m'avançai à découvert, à leur rencontre. 

Ils ne parurent nullement surpris, à croire qu'ils me connussent depuis longtemps déjà, alors que je n'avais jamais rien remarqué qui trahït leur présence. Un vieil homme tout ridé et vouté, et deux jeunes guerriers au visage peint. Leur attitude dénotait la curiosité, mais un certain air de réserve qui m'incitait à la prudence. Il fallait à tout prix éviter l'affrontement, qui me serait fatal, en dépit de mon courage. Je fis de la main le geste de paix, et avec force mimiques tentai de les convaincre de ma bonne volonté à leur égard. Ils attendaient, et je compris. L'usage immémorial est que le nouveau venu marque son respect en offrant quelque cadeau de valeur. Je leur fis signe d'attendre, allai chercher quelques belles peaux que je tenais dans ma hutte, et les déposai devant le vieux. Il parut satisfait, pendant que les jeunes bavardaient bruyamment en tâtant les peaux. Sur quoi ils s'en allèrent.

Trois jours plus tard ils revinrent, mais ils étaient six. Selon l'usage ils me portaient leur propre don, divers objets d'utilité courante, que j'acceptai bien volontiers. Le pacte était noué, j'étais accepté sur leur territoire - c'est du moins ce que je pensais ne connaissant pas l'étendue de leur territoire - et dès lors je fus invité chez eux, et eux chez moi. Mais la vraie raison de leur bienveillance, je ne la devinai que plus tard : ils m'avaient observé dans la forêt, depuis longtemps, alors que je parlais aux Esprits et en avaient conclu que j'étais une sorte de chaman itinérant. Ils comptaient bien sur mon savoir pour soigner et guérir les membres de leur tribu qui souffraient de diverses maladies que leur propre chaman était incapable de traiter.

C'est ainsi que je devins "Vieil Ours", guérisseur patenté et interprète des songes. Moi-même j'étais toujours en relation avec les Esprits. Outre les morts j'invoquais l'Esprit de la forêt, de la source, de la montagne. Il me semblait que j'appartenais à un immense ensemble de forces naturelles dont le langage me devenait par moments compréhensible. Je parvenais à chasser hors du corps des malades les esprits mauvais qui les habitaient, et tantôt je remplissais d'énergie l'âme souffrante et la menais à la guérison.

Je ne restais jamais très longtemps chez mes nouveaux amis. Un besoin impérieux de solitude me rappelait vite dans la vallée. 

Puis un jour, jour maudit entre tous, me rendant à la tribu, je découvris l'horreur. Tout était brûlé, des cadavres jonchaient le sol, hommes, femmes et enfants mêlés. Pas de doute : les hommes blancs étaient passés par là.

Je poussai un hurlement d'épouvante. Et dans mon corps déchiré retentit ce serment : si l'homme blanc franchit le seuil de ma vallée je me plante mon couteau dans le coeur.

 

                                      IV

 

Je restai encore plusieurs années dans ma vallée. Je ne vis plus personne, hormis les coyotes, l'ours et quelques animaux qui s'étaient habitués à moi.

Puis les choses se mirent à changer. Je croisais parfois des hommes, ils travaillaient dans la forêt, coupaient des arbres, chargeaient d'étranges machines qui s'en allaient pleines et revenaient vides. Personne ne songeait à m'agresser, on me tolérait malgré mon aspect fruste, ou peut-être à cause de lui.

Les guerres étaient finies. Les nations indiennes à genoux, parquées dans les réserves. Tout l'ancien monde, le monde que j'avais tant aimé, était mort, définitivement mort.

Ma solitude elle-même perdait toute signification. Je me mis à songer à mon enfance, celle d'avant la mort de ma mère, d'avant la mort du père. Je retrouvais étrangement des souvenirs et des mots depuis longtemps oubliés, d'une langue qui avait été la mienne, et que j'avais refusée. Cela donnait une sorte de douceur à mes évocations, avec de la nostalgie et une poignante tristesse.

Je n'évoquais plus les Esprits. Je dormais sans rêve, mais avec une lourdeur dans le coeur au réveil.

Je résolus de partir. Je m'installai à petite distance d'un village. Mes qualités exceptionnelles de chasseur m'assuraient revenu et considération. Le temps passait. Je fis la connaissance d'une belle jeune fille, de mère blanche et de père indien. Vous devinez la suite.

Et c'est ainsi que, vers soixante quinze ans, je fais ce récit à mon petit fils. Si vous le lisez aujourd'hui c'est qu'il l'aura bien rédigé et publié. J'espère simplement qu'il ne l'aura pas déformé, ou acoquiné à mon  avantage.