L'art ou le savoir ? Je n'ai jamais su choisir, mais fallait-il choisir ? La philosophie est peut-être cette tension sans solution entre les deux pôles, qui se maintient vaille que vaille, et qui donne l'illusion d'avoir les deux. 

Revenons à l'expérience de la dénaissance, à cette mélancolie très spéciale qui serait à l'origine de la création de l'objet d'art, ce quasi-objet qui est à la fois réel et irréel, à la place de l'objet perdu, qu'il ne remplace pas, mais dont il livre en quelque sorte un analogon, un substitut échappant à la destruction. L'objet meurt, la beauté reste. C'est une solution élégante au dur devoir de mourir, immortalité de confection, consolation lyrique à l'inconsolable. L'empereur Hadrien en son âge mûr s'éprend d'une jeune garçon à la beauté stupéfiante, lequel, malencontreusement, décède en sa vingtième année. Hadrien, fou de douleur, fait représenter de mille façons l'aimé disparu, fait frapper la monnaie à son effigie, peuplant l'empire de figures admirables, que le bon peuple assimilera à diverses déités locales. Le chagrin de l'un devient la consolation de tous : Antinoos défunt survit en héros divinisé à l'implacable de la mort.

La mélancolie du temps qui passe et emporte tout ce qu'on aime inspire les plus belles oeuvres de l'humanité, dont on oublie si facilement, ébloui par la beauté, qu'elles sont d'abord des remèdes, des créations nées du plus pressant désir, de la pure et dure nécessité intérieure. Est artiste celui qui ne peut faire autrement que de répondre par la création à l'universelle dénaissance : contemporain du naître (la naissance de Vénus), contemporain du périr (la peste d'Athènes). Ce n'est pas un hasard si le poème de Lucrèce se déploie entre ces deux butées, qui sont à la fois absolues - elles marquent le début et la fin - et perpétuelles, s'il est entendu que le naître et le mourir accompagnent et déterminent tous les processus, dans la vaste symphonie du monde.

A la dénaissance l'artiste répond par l'oeuvre, la création de l'objet. Mais que fait, que peut le savoir ? Le savoir ne produit nul objet, et sûrement pas un objet beau. Il ne réalise aucune substitution de plaisir. Il vous met face aux faits, directement. Je parle d'un savoir de vérité, qui ne se dérobe pas, qui ne joue pas avec le destin, qui n'entrepose aucune construction idéalisée, mais vous met tout nu devant la chose toute nue. "L'origine du monde " : c'est plus qu'un tableau d'artiste, c'est un dépouillement. "Ainsi donc c'est cela " - et maintenant, que faites-vous ? C'est ainsi que fait l'épicurisme : voici le vide éternel et infini, voici les atomes en nombre infini, et puis voici les mouvements aléatoires, les mondes et les êtres vivants, et puis voici la décomposition des corps, et puis voici la mort...Toute la question est : ce savoir vous tue-t-il - de vous laisser sans remède, sans escapade, sans fuite possible, sans consolation, sans illusion  - ou bien ? Ou bien quoi ? Il ne faut pas répondre trop vite. Puis-je voir, savoir, sans me détourner, sans m'esquiver ? Oui, je sais, je sais que je sais, il est inutile de fuir.

Et ensuite ? Dans les cas favorables la lucidité et la sérénité. Mais dans les autres, car enfin l'intellect ne décide pas seul en cette affaire, le balancement, sans doute, entre courage et découragement. Et puis encore, le recours à l'art  : "nous avons l'art pour ne pas périr de la vérité" (Nietzsche). De la sorte la boucle est bouclée : de l'art au savoir, du savoir à l'art. C'est le tragique de ceux qui, comme moi, n'ont de demeure nulle part, si ce n'est en quelque recoin inconnu de tous, inconnu à eux-mêmes.