Jour après jour je reviens : où donc étais-je, dans quelle brume de noirceur et de moiteur ? Pourtant cela aussi était de quelque réalité, cela aussi avait sa logique, sa véracité, sa vérité. Quand l'âme est valide et le corps content il en découle une certaine vision du monde, qui a sa réalité : mais le défaut qui s'y attache  est de nous faire croire qu'il s'agit là d'une norme du vrai et que cet état est destiné par nature à durer toujours. On s'habitue au plaisir, on finit par croire qu'il est l'essence de notre condition, et qu'en somme il suffit de continuer de la sorte pour mener une existence selon la vérité. Rien de plus faux : il suffit d'un revers de fortune, il suffit que l'on se mette un peu sottement à mourir autour de vous, ou alors que votre humeur brutalement vire au noir, et voici que tout change, tout s'obscurcit et se délite. La vérité d'hier, qui semblait si sûre, la voilà dépenaillée, désossée. C'est un tout autre monde qui est là, et tout aussi solide, indiscutable, vérace. Ai-je donc rêvé ? Quand suis-je dans le vrai, hier quand je chantais à pleins poumons, aujourd'hui que l'air se fait sec et rare dans ma poitrine? Je vois que l'image du monde ne dépend pas du monde mais de quelque disposition toute intérieure, capricieuse et volage.

Cela me rend songeur, dubitatif, extrêmement humble, avec en plus une sorte de mécontentement acide à l'égard de moi-même. Et à l'égard des autres. Que valent nos philosophies qui construisent sur de si faibles assises de si formidables édifices ? Ne seraient-elles autre chose, au bout du compte, que des romans, ou comme dit l'autre, des pathographies sophistiquées ?

On valorise la santé, la bonne humeur, la résolution, la fermeté d'âme. Cela se conçoit aisément. Ces dispositions positives vont dans le sens du souhait social, renforcent l'activité collective. Elles génèrent l'optimisme, et l'illusion. Pour autant elles ne sont pas forcément vraies : elles dissimulent plus qu'elles ne révèlent, notamment la part sombre qui accompage tout procesus de création, ou, comme disent les orientaux, elle empèche de voir la mort simultanée qui défait ce que fait la vie. Toute création est destruction du même mouvement, mais en général on évite d'y penser, et même, on ne s'en aperçoit pas.

L'attitude inverse, qui se centre obstinément sur le processus de décomposition - "la vie est bien entendu un processus de démolition" (Scott Fitzgerald) - pèche également par défaut : on oublie de dire que la démolition ne peut démolir que ce qui existe déjà, et qui a bien dû commencer par quelque moyen, et qui s'est développé en quelque sorte. Au moins une sorte de vie, quelqu'en ait été la forme, aussi pauvre et rabougrie que l'on voudra. De quelque manière qu'on s'y prenne il faut se rendre à la proposition d'Héraclite, dont le génie est de tenir en une seule expression l'indissoluble unité des contraires : vie-mort, en un seul mot.

Ainsi, quoi qu'il m'en arrive, je me vois balancer d'un pôle à l'autre, également insatisfait de chacun, et incapable, hélas, de les tenir ensemble, d'une main ferme, d'un esprit sain, mais renvoyé pour mon malheur à une malencontreuse faiblesse constitutive, qui s'épuise en vain à faire glisser l'un dans l'autre et l'autre en un, inapte à saisir ce miraculeux point d'équilibre qui fut le privilège d'Héraclite.