On meurt beaucoup autour de moi, ces temps-ci. J'ai parfois l'impression de vaquer dans les allées d'un cimetière. Avec la sensation déplaisante que la frontière entre les deux états est plus poreuse, plus indécise que l'on pense. Qu'est ce qui, en dernière analyse, vous garantit que vous êtes bien vivant ? On dirait un de ces rêves tortueux et macabres où l'on va dans les profondeurs d'une galerie, où cela geint et soupire, on ne sait qui, tout près de vous, et peut-être bien au fond de vous.

J'aimerais bien être joyeux, guilleret, j'aimerais bien respirer à pleins poumons, rire et chanter, mais vais-je faire le pitre pour me convaincre, alors que je ne sens rien de tel ?

Peut-être même, sans bien m'en rendre compte, ai-je, au fil de ces études et de ces articles, édifié une image dont je suis maintenant le prisonnier. C'est là un résultat regrettable de l'écriture, qui fige les impressions, leur confère une sorte de pérennité factice. C'était vrai, sans doute, au moment de la rédaction, mais voici que je me débats dans les filets que j'ai moi-même tissés. C'était trop lisse, trop construit, trop rationnel. Cela déborde de toutes parts. Si je veux rester vrai je ne puis que déchirer le portrait.

Cela coule en moi, s'écoule comme de la boue, c'est poisseux, c'est fade et sale. Cela ne console de rien, ne répare rien. Le premier mouvement est de fuir, mais à quoi bon si cela revient encore ?

Difficile de parler de ces choses. Pourtant cela aussi ça existe - et insiste.

Le monde nous dit : soyez présentable, présentez-vous présentable. J'y souscris d'ordinaire, m'y range de bon coeur. Moi aussi j'aime la beauté, la jeunesse triomphante, la belle apparence, la belle allure. Mais là je ne puis.  Il y a autre chose. 

Le lecteur, légitimement, attend de l'écrivain de belles raisons d'espérer, des consolations, des valeurs comme on dit. C'est le fond de commerce d'une certaine littérature, fort en vogue. Mais la vérité n'est pas simple, ni univoque. Ce n'est pas du papier à musique. Elle serait plutôt dissonnante, ambivalente, malveillante, tirant à hue et à dia, oblique et torve comme le regard d'Apollon.

Toute la question est de savoir comment y survivre, comment n'être pas totalement écartelé, démembré comme fut Osiris, comment vouloir ENCORE, de la vie ?

Chaque hiver le vieil homme, je pense à mon grand-père, à Goethe octogénaire, on dirait qu'il va s'éteindre tout doucement sur son oreiller, et voici qu'aux premiers jours du printemps, tout guilleret, tout gaillard, avec le soleil neuf il se relève, et va courir les champs. C'est le miracle annuel de la résurrection, non de quelque divinité céleste, mais du très terrestre habitant de la terre, survivant, pour un temps encore, un temps nouveau, à l'épreuve de fin du monde. 

Hé oui, il y a là un rythme cosmique, un rythme qui nous affecte en profondeur, et qui fait que ce qui s'en va dans les moiteurs de la terre, qui se démembre et se décompose, inexplicablement reprend vie et vigueur quand à nouveau les jours s'allongent, que s'annonce la nouvelle ère du soleil régénéré.