On craint la solitude, on l'exècre, on la fuit. On court de droite et de gauche, on se divertit de tout et de rien. Nez au vent, à l'affût de la moindre diversion, on s'excite, on se pâme. Mais la solitude revient toujours. Eh quoi, que voulez vous fuir, si ce n'est vous-même ? Puis vient l'heure blême devant le miroir, l'étonnement du temps qui passe, qui ravage, et les rides, et les tourments de l'âme. Quoi ! Encore une journée, une année de passée, et moi, que vais-je devenir si tout s'en va, et moi de même ? Quel recours pourrais-je trouver dans les tumultes du monde, quelle consolation, si rien n'arrête cette implacable glisssade ? "La vie est incontestablement un processus de démolition", ni l'ami, ni l'amante, ni le proche, et ni le lointain n'y peuvent maille. Je cours à la décomposition, et cela, cette solitude haïe me l'enseigne, me le pousse comme une poire d'angoisse dans la gorge.

Au vrai la crainte de la solitude, que partagent tant de personnes de par le monde, est un mot commode pour désigner tout autre chose  : elle est cette porte battante qui ouvre sur le vide, aussi nous empressons-nous de la refermer au plus vite. C'est le diable en personne, croyons-nous, qui nous rendrait visite si nous n'y prenons garde. Aussi y mettons-nous serrures et verrous, cadenas et calfeutrages. Mais qui pourrait vivre de vie d'homme si jamais il n'aère la pièce, ne laisse venir le soleil par la fenêtre ouverte ? C'est nous, nous seuls, qui peuplons le monde de diables rapaces qui viendraient nous sucer le sang, oubliant, niant le jour capiteux qui nous inonde de clarté. Mauvais calcul : à vivre cadenassé on ne vit pas, on se mélancolise.

Il existe une vérité que la solitude nous enseigne, si toutefois nous consentons à nous y risquer. Mais cette vérité est incommode, d'où la fuite. Il vient toujours un moment, toutefois, où nous mesurons la vanité de nos défenses et de nos précautions, où l'autre, dont nous espérions qu'il sût nous protéger, nous inspirer, nous guider, nous rasséréner, où l'autre dis-je vient à manquer, nous laissant sans parade face à l'énigme. "Moi aussi le grand Autre me manque", celui qui savait, qui pouvait, qui représentait une puissance assurée, une puissance inépuisable, qui s'interposait miraculeusement entre moi et la mort - car en dernière analyse de quoi s'agit-il donc, si ce n'est de la peur de la mort ? Que l'Autre manque, et me voici nu, ignorant, esseulé, abandonné - c'est du moins ce que j'imagine, dans le désarroi et la dériliction, avant de comprendre d'un coup que cet Autre est tout aussi mortel et écorné que je suis moi-même, que j'avais entretenu ce mythe de l'infaillibilité et de la toute puissance de l'Autre pour en recueilir quelques miettes tombées au sol, pour me réassurer et me conforter moi-même par délégation, par participation magique au mythe de la toute puissance et de l'infaillibilité. Tel ce malheureux sectateur de Lénine, qui, dans un film ancien, apprenant soudain que son héros est mort, s'effondre en larmes : il a compris, nul ne le protège plus de la mort. Il en va ainsi à chaque décès de personnages publics idéalisés : leur décès nous jette dans l'affliction parce que nous nous découvrons, comme dit Epicure, une citadelle sans défense.

Nous le savions, mais ne voulions pas le savoir.

Le problème de la solitude c'est le problème de l'Autre : comme nous naissons et vivons sous la tutelle de l'Autre, espérant confusément qu'à jamais l'Autre demeure, son retrait, ou sa disparition, ouvrent sur l'abîme. Et la vérié de cet abîme c'est que, contre toute apparence, contre les mythes perdurants, nous naissons seul, nous vivons seul, nous souffons et jouissons seul, et que pour finir nous mourons seul. Où voyez-vous que l'Autre consente à nous accompagner dans la tombe si même au moment crucial de la jouissance il nous abandonne : "il n' y a pas de rapport sexuel", entendez : votre expérience de l'orgasme est la vôtre, exclusivement, et ce que vit le partenaire est in-commensurable, in-connaissable, hors langage et hors communication. On parle assez justement de la "petite mort" : voyons-y l'occasion rare et précieuse de nous familiariser autant qu'il est possible à la "grande".