Ulysse, descendant dans les Enfers, n'y rencontre que les ombres des trépassés. C'est un beau symbole, et pas seulement pour qualifier une hypothétique vie post-mortem, mais notre vie présente tout aussi bien. En effet, qui rencontrons-nous tous les jours, avec qui parlons-nous, si ce n'est avec les ombres de ceux que nous fréquentons ? Cette ombre que nous confondons avec la personne réelle, c'est le fruit de notre projection, de la re-présentation que nous avons construite à partir d'une perception écornée. Nul ne peut se vanter de connaître le prochain, qui est énigme pour nous, et sans doute pour lui-même. Aussi, autour de ce trou, brodons-nous un tissu d'images mobiles, changeantes, à moins que nous ayons décrété une fois pour toutes qu'un tel est un "bavard sans consistance", un "énergumène irrécupérable", un "pauvre hère" ou un "génie". Fixations et simplifications, parfaitement infondées, mais qui nous rassurent par leur simplesse même. C'est si confortable de disposer d'un abécédaire tout terrain pour faire face aux énigmes de l'existence.

Mais la chose est valable pour nous aussi. Si les autres nous voient comme des ombres, nous-même nous nous voyons comme une ombre. Qu'est ce que l'image dans le miroir sinon un reflet trompeur, simplificateur, bi-dimensionnel, sans profondeur, sans arrière, dépourvu de toute fonction vitale, qui ne parle pas, ne respire pas, ne transpire pas, privé de tout ce qui fait la réalité de la vie. Surface muette, reflet passif qui se contente de singer en réflection nos actes et nos grimaces, vide, creuse, et en surplus inversée ! Qui vois-je dans le miroir quand je me regarde ? Je dis : c'est moi. Mais quel est ce moi qui n'a rien d'un moi, qui n'est pas vraiment, sans pour autant n'être qu'un néant ? Encore si je pouvais le modifier, le faire entrer dans un dialogue, le faire réagir : non, il ne sait que singer, répéter comme un perroquet, ou tel la nymphe Echo, rendre son pour son, reflet pour reflet, définitivement passif, inerte et aphasique. Je ne suis pas dans le miroir, pas plus que je ne suis dans ma représentation mentale, ou dans celle des autres.

Le sujet, si sujet il y a, vous ne le trouverez pas dans la représentation, miroir, photographie, image mentale. Le seul abord de vérité que je puisse concevoir dans ce champ (champ miné par essence) c'est de poser le sujet comme "ce qui n'y est pas", trou dans le miroir, irreprésentable comme tel (le miroir n'est pas troué, il offre une surface plane, mais psychiquement il est troué : le sujet n'y est pas). On peut représenter des objets, et même des objets du désir, mais non le désir en tant que tel. Ajoutons cette précision essentielle : si je ne peux représenter le désir comme tel, je peux le symboliser, ce qui est tout autre chose, qui fait appel à une fonction autre, le dire, le nommer, le formaliser, en prenant garde à ne pas le rabattre sur la liste des objets. 

La prudence première, élémentaire, dans le champ de la relation, avec l'autre et avec moi-même, consiste donc à retirer la foi aux images, à les suspecter par méthode, à en suspendre la séduction. Voyez les images de mode dans les magazines. Un esprit jeune et naïf se prend à rêver : " que n'ai-je teint de rose comme cette actrice, jambes éffilées, fessier ferme et seins de porcelaine !". Sans doute, mais je ne vois pas la fatigue, l'obsession de parade, les petites douleurs et les grandes frustrations - ni la terreur de vieillir, de perdre la beauté et l'ascendant sur les hommes, le déclin déjà qui érode le corps, sans parler des souffrances de l'âme. A tout prendre je ne vois qu'une projection interne-extériorisée de mes angoisses et de mes fantasmes. L'image ne renvoie qu'à moi : le voir, le savoir devrait au moins favoriser une forme de décrispation, de déidéalisation. D'elle je peux revenir à moi, et clarifier. On y perd en rêve, on y gagne en lucidité.

Quant à la vérité du sujet, et du désir, forcément elle est ailleurs.