De profondis ...La tradition chrétienne en fait le séjour infernal, foyer des passions tristes, des séductions mortifères, des expiations post mortem. De quoi veut-on nous détourner, sachant que tout ce qui existe, dans le monde et dans l'homme, mérite d'être exploré, analysé, et compris, dans la mesure du possible. Les Grecs sont moins naïfs et ne redoutent pas de faire signe vers l'énigme. Hésiode : "Au début était Chaos". Démocrite : "La vérite est dans l'abîme". Ulysse, au détour de son interminable voyage, n'hésite pas à descendre dans l'Hadès pour y rencontrer l'âme des défunts qu'il a aimés. Orphée, prince des poètes, de même, se propose de ramener Eurydice à la lumière du jour. On aime le soleil, on vénère Hélios, on se réjouit de la lumière qui danse à la surface des choses et qui fait vivre la vie. Mais pour autant on ne néglige pas la face obscure, on sait que le jour ne va pas sans la nuit, et dans Héraclite on découvre l'unité supérieure du jour-nuit. Nous nous contentons trop facilement de ne vivre qu'à demi, dans l'ilusion d'une vie sans la mort, écartant tout ce qui nous dérange dans l'économie psychique du moi.

Cet écartement méthodique est l'effet du refoulement originaire. Il s'agit bien de repousser dans l'inconscient ce qui risque d'entraver la nécessaire adaptation de l'individu aux nécessités sociales, d'inscrire dans la psyché une lettre d'interdiction, une limite au déploiement des pulsions, une loi régulatrice du désir. Dont acte. Mais il faut voir aussi le résutat de ce partage, de cette partition. Le sujet écorné s'adapte, bon an mal an, et souffre dans sa chair : le prix à payer est considérable, à la mesure de l'insatisfaction chronique.

Le "chercheur d'âme" (c'est le titre d'un roman de Groddeck) est celui qui décide de franchir la frontière, non pour se livrer à quelque débauche pulsionnelle, à agir les pulsions dans l'anarchie de la conduite, mais par amour de la connaissance. Il veut savoir ce qui constitue, ce qui a formé l'être tel qu'il est, écorné, mutilé, souffrant, insatisfait. Il veut pénétrer dans les arcanes du mystère, lever l'énigme, déchiffrer, comprendre. Qui suis-je donc pour être à présent ce que je suis, d'être à demi, boitant, éclopé, et tel Héphaistos, claudiquant et titubant ? Quelle est cette part manquante, cette part détournée, ce reliquat obscur d'une soustraction consentie, en dépit de moi, déposée sur l'autel de la socialisation ?

La psychologie, pour finir, rejoint l'enseignement de la mystique la plus ancienne : "tu es Cela" - mais quel est ce Cela, antérieur à toutes les divisions, toutes les différenciations, toutes les nominations consenties à la gestion du monde commun, à l'obsession d'identité et de maîtrise qui fondent l'ordre commun ? Pyrrhon demande : comment en sont venues (pephukè) les choses (pragmata) pour être ce qu'elles sont devenues, entendons, dans l'orbe de la désignation, de la nomination utilitaires, de l'échange social ? Elles sont devenues des objets, identifiés, mesurables, des "êtres" (eonta) auxquels nous nous nous attachons, nous identifions, oubliant leur véritable statut, et le nôtre. Nous recouvrons la surface de la terre d'objets, de marchandises, de valeurs comptables, et nous nous réifions de même, emportés dans un déluge de fausse monnaie qui nous tient lieu d'être et de valeur.

Mais de ce Cela, que dirons nous ? Houang-po : "On n'y trouve ni sujet ni objet, ni lieu ni orientation, ni aspect ni forme, ni gain ni perte. Ceux qui se hâtent n'osent pas s'engager dans cette méthode. Ils ont peur de tomber dans le vide sans plus avoir à quoi se raccrocher. Alors, ayant scruté l'abîme, ils reculent et, tous sur le même modèle, ils partent en quête de connaissances et d'opinions".

Pyrrhon, dans une veine toute semblable - eh quoi, nous avons en Occident aussi nos penseurs de l'origine, bien qu'injustement méprisés et vilipandés - qualifie les choses (et non les objets, toujours "jetés" devant la conscience objectivante) d'"également in-différentes, im-mesurables, in-décidables", ce qui apparaît comme parfaitement évident si nous nous plaçons au point de vue qui est le sien. Inégalité, différence, maîtrise et décision n'ont de sens que dans la sphère ordinaire de la conscience objectivante, et de l'économie du moi. Otez tout ceci, et, selon l'option, vous basculez dans un vide sans fond (désespoir du nihilisme) ou dans un vide lumineux et actif, celui qui précède et contient toutes choses, également, les faisant apparaître et disparaître à l'infini.

Le "monde" n'a que faire de Cela. Il ne se soutient que de le nier. Mais le chercheur d'âme, se détournant autant que possible des faux fastes du monde, opiniâtrement s'en va quérir ce qui le fonde, et le monde et lui-même, découvrant quelque jour, dans les profondeurs de soi, une autre lumière, qui, si elle paraît bien obscure et noire, et térébrante au premier regard, ouvre à de nouvelles terrae incognitae : le soleil noir, réputé expressif de la mélancolie (Nerval) se révèle, dans sa vérité paradoxale, indissociable du blanc, même et unique lumière originaire qui porte tous les mondes.