De quoi parlons-nous quand nous parlons ?

Une des innovations les plus spectaculaires de Freud fut d'introduire le concept de refoulement originaire. Si je comprends bien, cette opérataion est l'effet du langage. Le mot est le meurtre de la chose, entendons : dorénavant tu désigneras par un mot l'objet de ta demande, ce qui revient à éloigner la chose de la satisfaction directe, à la retirer dans une nouvelle sphère qui se surajoute à la première, qui ne lui est nullement équivalente, et qui, de plus, relève en quelque sorte de la juridiction de l'Autre, qui peut accepter ou refuser. Je revois des scènes familières de la vie quotidienne : un enfant gémit, tempète et pleure, la mère lui demande ce qu'il veut, et voilà le petit tout interdit, ne sachant positivement ce qu'il veut, énumérant au hasard, égrenant la kyrielle de ses envies, s'épuisant en vain à trouver le mot qui exprimerait son voeu. La mère dira : "tu ne sais même pas ce que tu veux", en quoi elle a raison, car sans doute n'existe-t-il aucun mot qui puisse exprimer adéquatement l'objet de la demande, laquelle excède tous les mots, laissant toujours une place à d'autres mots possibles, dans une spirale infinie. Pour clore le débat, à l'enfant obstinément insatisfait on donnera un bonbon, ou une sucette pour le faire taire. 

A la chose perdue et introuvable on substitue le vocabulaire, ou comme dit l'autre, le trésor des signifiants. Et nous voilà désormais dans le langage, embarqués sur l'océan du semblant, du paraître, de l'appriximation et du ratage. A titre de compensation on expliquera que les signifiants sont susceptibles de s'articuler, de se combiner à l'infini, de jouer et de créer, oubliant au passage de nous signaler qu'ils se jouent aussi bien de nous, comme lorsque Montaigne se demande s'il joue avec sa chatte ou si la chatte se joue de lui. Je parle mais je ne sais pas ce que je dis, ce n'est jamais tout à fait ça, d'ailleurs je pourrais continuer à parler mille ans que je serais toujours gros jean comme devant.

On croit que le refoulement est l'oeuvre de la civilisation, ou de la culture, mais c'est plus radicalement l'oeuvre du langage. D'où il résulte qu'il est assez vain de faire le procès du système social ou politique, de rêver d'une société parfaitement libre et permissive, car l'affaire est plus radicale encore : entre la chose et le mot passe le couperet. Le mot n'est pas la chose et ne le sera jamais. Entre les deux se place le miroitement de l'objet halluciné (l'objet a), supposé combler la faille. D'où s'originent la croyance, le fantasme et toutes les constructions substitutives, d'où chaque système idéologique fait son pain béni.

Dès lors on peut opter entre deux manières d'écouter ou d'entendre : soit le discours manifeste, la signification positive de ce qui est dit (mon enfant demande à manger, je lui donne à manger), soit j'écoute ce qui est dit à demi, recouvert sous le vernis de la demande explicite, qui ne se formule pas directement, et que l'on peut entrevoir dans les failles, les ratages, les approximations du discours : une parole autre, portée d'un autre lieu, qui véhicule une vérité voilée. "Que me veut-il ?" Mais lui-même le sait-il ?

Et moi qu'en sais-je après tout ? Il reste un chemin cependant : de suivre, fin limier patient, les occurrences de mes mi-dires, de remonter, Ariane transgénique, à l'envers le fil de mes associations, depuis l'entrée jusqu'au coeur du labyrinthe, pour y débusquer - quoi ? - cet humble sujet originaire que je n'ai jamais cessé d'être, mais un peu plus clairement perceptible. Est-il encore de ce côté-ci, marqué des mêmes marques, langage encore, et signe énigmatique, entre le zéro et le un, ou bien est-il en quelque sorte de l'autre bord,  ou des deux, ultime liaison, point de jonction entre l'ici et le là-bas, symbole sans contenu ni rapport ouvrant sur le réel ?

Ce qui m'apparaît indiscutable c'est que ce sujet-là, le sujet originaire, n'est pas un être, une substance, quelque chose de solide et d'immuable - ce qui en ferait encore un moi, tout épuré fût-il - mais une instance trouée, poreuse, mobile, changeante, évolutive, toujours déplacée, toujours insaisissable, à la manière d'un électron dont on peut éventuellemnt voir le tracé aux sillages qu'il laisse, mais qu'on ne peut ni voir en soi-même, ni situer dans quelque espace défini. A la fois ici et ailleurs, présent-absent, effectif (par ses effets) mais toujours échappé, apatride, déterritorialisé. Ni être ni non-être, ni à la fois être et non-être, ni à la fois pas être et pas non-être. A jamais échappé aux catégories de la langue (et de la logique). Tout au plus puis-je l'écrire comme une lettre paradoxale, d'un côté assignée à l'orde du langage comme signifiant sans signification, et de l'autre comme béance dans l'ordre du sens. Il manque à lui-même, tout en insistant comme lettre du non définissable. 

Par où en effet le sujet originaire a quelque accointance au réel, si par réel nous entendons : le hors langage, le hors image, le hors représentation et hors symbolisation. Il y a du réel parce que nous ne pouvons boucler la boucle du savoir, que cette boucle est trouée, que ce trou dans le sens ouvre sur l'ab-sens (non pas le non-sens qui est l'envers du sens), sur l'inassimilable, le non maîtrisable, le non-formalisable.

C'est ici que nous retrouvons avec allégrese le grand Pyrrhon d'Elis, dont la pensée, à cette occurrence, prend soudain un relief inattendu : "il les montre (les choses) également in-différentes, im-mesurables, in-décidables". Ce  qui est inintelligible si l'on croit qu'il rend compte de la perception ordinaire commandée par l'imaginaire et le symbolique, mais qui prend toute sa valeur comme désignation du réel comme tel. C'est la fulguration formidable d'un esprit débarrassé de toutes ses représentations, ouvert béant à la béance universelle. Ici, en effet, n'ont cours ni le jugement, ni la préférence, ni le calcul, ni la formalisation, ni le sens ni le non-sens. - Ab-sens, registre à jamais autre, dont nous nous sommes exclus par la langue, mais qui soutend tout le reste, et qui, à notre insu (inconscient), nous travaille en profondeur.

Kant demandait : que puis-je savoir ? Je dirai : je peux savoir qu'il y a du réel mais non savoir le réel. Il me reste à le positionner comme extériorité intérieure, cet Autre en moi plus réel que moi, avant que décisivement, tout à la fin, je ne le sois.