Le mouvement rétrograde, ou rétrogradiant, dont j'ai écrit l'autre jour, mène, par paliers successifs, à la découverte, ou redécouverte, du sujet originaire. Mais cette notion de "sujet originaire" est en elle-même pour le moins difficile. Quel est donc ce sujet originaire qui se révèlerait au décours de l'analyse, où, quand, comment le situer dans une histoire qui va incessamment de l'avant, entraînant dans sa course tout ce qui est et qui était ? Serait-ce le sujet tel qu'il fut à la naissance ? Mais la naissance n'est pas le véritable début, serait-ce alors le moment de la conception ? Faudra-t-il remonter plus haut encore, au risque de dissoudre l'idée même de sujet, qui existerait sans exister, se précédant lui-même dans une sorte d'archéologie fantastique ? Non, nulle réponse strictement historique ne convient. Impossible de fixer une date, un moment particulier, isolable comme tel dans la continuité d'une histoire. Pour autant il n'est pas possible de se passer de cette notion. Implicitement c'est elle qui commande tout le processus de déconstruction analytique dont le sens est précisément de mettre à jour une vérité subjective enfouie, dont nous percevons les échos, les tiraillements et les ratages dans le cours ordinaire de la vie, lequel manifeste une insistante inadéquation de soi à soi, exigeant un travail de perlaboration, qui puisse mener, de proche en proche, à cette vérité entr'aperçue.

D'un point de vue strictement positif ce sujet n'a jamais existé. Il est le résultat d'un dépouillement, d'une déconstruction méthodique : ce qui reste quand on a soustrait les déformations caractérielles, les défenses, les constructions réactionnelles, les déformations, les investissements imaginaires et fantasmatiques. Car, et c'est l'essentiel, il reste quelque chose, ou quelqu'un - quelque un - unicité originaire irréductible à l'analyse. Le sujet originaire serait cette entité fictionnelle, an-historique, virtuelle si l'on veut, que l'on ne peut obtenir que par le travail de soustraction. 

"Wo es war soll ich werden" - la phrase de Freud prend dès lors un nouveau sens. Le sujet - Ich- doit advenir là où était "ça" - es - que l'on peut bien sûr définir comme l'inconscient, mais aussi, plus valablement, comme l'orbe de la méconnaissance ordinaire où nous pataugeons tous, peu ou prou. Nous sommes dans l'erreur, le mensonge et l'illusion, notre tâche est de travailler à l'émergence de la vérité. Le sujet égaré dans les prestiges trompeurs de la parade sociale, du jeu de la reconnaissance et du pouvoir, peut et doit se dépouiller de ses oripeaux factices, consentir aux pertes nécessaires pour se rendre digne de sa vérité. La vérité est au bout du chemin : elle se réalise dans la perception interne du sujet comme sujet originaire. En effet, d'une certaine manière, j'étais là avant d'y être, comme potentialité d'existence, mais, enfant, dépendant et immature, je n'avais pas encore les moyens de cette affirmation, je dus me mettre à l'ècole du monde et de ses usages, je me suis contrefait malgré moi, j'ai erré dans les bosquets de la perdition, avant de m'apercevoir que je faisais fausse route : itinéraire banal, itinerrance de l'homme partagé entre la nécessité sociale et la vérité personnelle, entre la socialisation et l'individuation. Tous, plus ou moins, nous construisons un "faux self" par souci d'adaptation, et quelques-uns, peut-être ceux qui en souffrent davantage, se mettent à la recherche du vrai. 

Et que se passe-t-il maintenant ? Vais-je quitter le monde par forfanterie de véracité ? Vivre dans les bois comme un ours ? Pas du tout. Je reste où je suis. Ce qui change c'est la perception interne, "endopsychique" diraient les spécialistes. Je découvre un rapport interne, une sorte de tension paisible entre les deux pôles de la subjectivité. Ce précieux "sujet originaire", fraîchement redécouvert, sera ma vérité, aujourd'hui et demain, il ne disparaîtra pas, il ne lâchera pas, il inspirera mes pensées, mes actes et mes écrits - il sera le coeur palpitant d'une existence qui ne tourne pas le dos à la nécessaire vie sociale, à l'activité, à la présence dans le monde. Il sera présent dans la présence. Il n'en faut pas faire un fétiche, ou une idole. C'est simplement la condition d'une certaine congruence.

Dès lors lintelligence du processus global est clairement visible. Un premier mouvement, rétrograde, mène à l'origine. Intellection du sujet originaire. Un autre mouvement, qu'on aurait tort de penser comme second ou secondaire, consiste à revenir de l'originaire à l'actuel, en liant les deux pôles. C'est dans un va et vient fécond, "dialogue de l'âme avec elle-même" pour parler comme Platon, que se fait la vie de la conscience attentive, soucieuse du vrai dans les tribulations ordinaires de l'existence.

 

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Je pense souvent à Jean Jacques Rousseau dont le thème dominant, l'obsession caractéristique - voire caractérielle - fut l'exhumation de l'homme originel : voir l'"Essai sur l'origine des langues", le "Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes ", et d'innombrables notations sur ce thème dans ses ouvrages autobiographiques. Errement fécond, qui nous valut tant de remarquables découvertes anthropologiques, mais désespéré aussi, car on a le sentiment, à bien le lire, qu'il ne parvient jamais à isoler clairement, à définir exactement l'objet de sa recherche. Il cherche dans l'histoire de l'humanité un principe originel qu'il ne saurait valablement trouver qu'en lui-même.

J'eus la même impression en Gauguin. Dans les deux cas, la floraison admirable de l'oeuvre dissimule avec bonheur l'échec personnel de l'entreprise de vérité.