1903, îles Marquises. Gauguin est mourant, Gauguin se meurt dans la plus grande solitude et le dénuement le plus total. Je le vois, gémissant sur sa couche de feuilles sèches, le regard perdu, tordu de douleur au bord de l'abîme. Et je m'interroge : que peut ressentir un Gauguin en cette extrémité, quelle image vient à présent le torturer, ou le ravir, le seconder dans cette ultime épreuve ? Dans cette souffrance christique de l'abandon, quelle sera sa consolation ? Que pense-t-il à présent de ce gigantesque projet qui l'a mené ici, de tout ce travail acharné, épuisant, de ces oeuvres peintes, que le public ignore, que les amateurs boudent, et qui seront peut-être brûlées par les fanatiques ? Et quelle vie, tant de privations, tant de séparations, tant de pertes douloureuses, et tant de misère, quand il aurait pu s'enrichir dans le monde, pour peu qu'il eût accordé quelque concessions aux gôuts du jour, et consenti à peindre comme les "autres" - ceux qui font commerce de leur art ? Non, lui Gauguin, décida de révolutionner la peinture, de la libérer du carcan de la convention, de la faire chanter ! Hé quoi, peut-on regretter d'être un homme libre, d'être un artiste libre, peut-on mégotter les efforts et les privations quand on est le génie de l'âge nouveau ? Non, ce que fut sa vie il l'a choisi, il l'a transcendé par la résolution intraitable, la conviction absolue. Non, il ne regrette rien.

Je fais halte avec lui, avec lui je m'interroge, mais à ma manière. Je ne suis pas mourant, je vais plutôt bien, mais je n'attendrai pas le dernier moment pour jeter un regard retrospectif, pour interroger : parvenu en ce lieu de mon histoire, en ce moment fécond de clairvoyance, au faîte de mes possibilités de penser et de créer, je considère mon passé, je crois voir un fil conducteur, une certaine constance et insistance qui, au travers des épisodes les plus variés, les plus insignifiants en apparence, des errements, des hésitations et des erreurs, m'a conduit à sauvegarder en toutes choses l'essentiel, une sorte de génie intérieur, discret souvent, parfois querelleur et impatient, qui m'a reconduit sur la voie qui devait être la mienne. Je vois une secrète cohérence, une continuité têtue en dépit des discontinuités inévitables, des ratages et des fléchissements. Je me suis souvent trompé, fourvoyé, j'ai beaucoup erré, mais un instinct très sûr m'a toujours ramené dans le sentier. Je dois à la vérité d'ajouter que le mérite ne m'en revient qu'à moitié, car, en des moments particuièrement épineux,  quelques-uns m'ont aidé et soutenu. Encore fallait-il consentir à chercher et accepter de l'aide, ce que certains ont trop d'orgueil ou de suffisance pour le faire. Il faut de l'humilité sur le chemin de la vérité. et du courage, et de l'obstination. Et par dessus tout une soif, une volonté impérieuse de savoir.

Notre tâche n'est pas d'accéder à quelque excellence extraordinaire, mais de développer harmonieusement notre propre nature. Tâche plus difficile qu'il n'y paraît, car bien des choses nous en détournent, à commencer par le désir de nos parents, qui, par ignorance ou vanité, ont tendance à nous imposer leurs propres vues, sur un sujet qui ne les concerne guère. Que savent-ils en effet de nos besoins profonds et de nos désirs ? Toute éducation comporte une part non négligeable de conformisme, de bien-penseance, de détournement. Nos plus proches sont aussi nos pires ennemis, et cela malgré eux. De même de toutes les institutions où nous aurons à travailler, subir, apprendre. On en reçoit toujours quelque chose mais on y perd encore plus, jusqu'au moment béni où l'on peut enfin choisir et décider par soi seul. L'avouerai-je ? Il aura fallu que j'atteigne un âge quasi canonique pour oser être enfin moi-même, tel qu'en moi-même enfin l'éternité me change, encore que je n'en sois pas à l'article de la mort, et que je puisse et doive changer encore. Mais je crois bien, toute honte bue, que dorévanant je ne laisserai personne décider pour moi. Mon seul souhait : conserver cette gaillarde disposition de pensée et de liberté sans qu'une maladie invalidante ne me réduise malgré moi à l'état de déchet. Mourir vaillant, conscient, libre et joyeux, voilà ma devise !

Jeune, je rêvais de devenir un grand poète. Un tel projet vous motive à travailler. mais cela ne dépend pas vraiment de vous. Le talent, et le génie encore moins, ne se commandent par volonté. Seule la nature en décide. Mais ce qui relève de vous, ce n'est ni le talent ni le génie, c'est cette tâche, que seul vous pouvez accomplir, de devenir ce que la nature vous propose de devenir. De suivre sa propre nature quoi qu'il en coûte. Plutôt que d'être un grand poète il m'échoît de devenir celui que je suis - formule qui paraîtra ambiguë, mais qui signale le fait qu'il est parfaitement possible de rater cette entreprise en se trompant du tout au tout : il y a une distance gigantesque entre ce que nous sommes à la naissance, pur faisceau de possibilités ignorées ou méconnues, et ce que nous pouvons réaliser par la suite, si nous savons faire le travail de connaissance indispensable et en tirer la leçon de la vie.

Non, en dépit de tout, de toute la misère apparente d'une agonie sans espoir, je ne puis imaginer le grand Gauguin regretter, se lamenter, cracher sur sa vie d'artiste : il a vécu ce qu'il voulu vivre, et s'il n'a connu que déception et rejet, il n'y va pas de sa faute. Il aura été ce qu'à tout jamais il sera.