Ce qui se lit en filigrane dans la quête de Gauguin, comme dans beaucoup d'artistes et de poètes, c'est le mouvement rédrogradiant (plutôt que régressif) qui doit mener à l'origine. Et c'est moins l'origine de l'humanité, que Gauguin a cru entrevoir aux îles lointaines, que l'origine du sujet lui-même. Origine psychique, elle-même insaisissable, voilée de mystère, empêchée par mille circonstances, mille constructions secondaires, mille récits plus ou moins fallacieux, et qui pourtant hante le sujet en profondeur comme une oasis perdue, enfouie dans les sables de la méconnaissance ou de l'oubli. Un tel projet a quelque chose de fou, d'insensé, de fantastique, et pourtant c'est l'expression la plus authentique de la vérité. "Contemple ton visage originaire" disent les bouddhistes - ce qui d'emblée apparaîtra comme une folie. L'homme qui vit dans le présent, qui se satisfait du présent, ou qui s'aliène sans réserve dans les affaires du présent, ne comprendra rien à cette exhortation, il y verra une régression coupable, une perversion narcissique, ou au mieux une lubie d'intellectuel, une fantaisie d'artiste. Mais il se trouve que quelqus-uns, et parfois des meilleurs, voient les choses tout autrement, estimant que l'adaptation inconditionnelle à la mode du monde est une aliénation sans recours. Certes, il faut vivre dans le monde tel qu'il est, mais il est vrai aussi que cettte adaptation n'est qu'effet de surface. Par tout un côté de sa subjectivité l'homme vit ailleurs, pense et rêve ailleurs, sentant confusément qu'à suivre aveuglément la marche du monde extérieur il vend son âme.

Gauguin était agent bancaire, plutôt florissant et prospère, avant qu'il ne se découvre une passion inattendue pour la peinture. Collectionnant les tableaux d'artistes contemporains, il finit par se dire qu'il pourait bien essayer à son tour, et bientôt le voilà qui, sans formation académique, mû par un instinct très sûr, il se met à peindre, sans méthode, sans idée préconçue, et, ô miracle, d'emblée il se découvre un style original. Et maintenant, que fera-t-il ? Brutalement placé entre deux mondes il lui faut choisir. Il choisit la peinture, perdant son emploi, sa réputation, sa feme et ses enfants. Et le voilà parti, entraîné par une passion créatrice qui le mêne ailleurs, à la frontière du monde, à la frontière de soi. Rejetant définitivement le Moloch de la finance, le voilà un homme libre, et l'aventure commence...

Peut-être n'est-il pas toujours nécessaire de rompre aussi brutalement. Pour nous, engagés dans le monde de mille manières, la vraie difficulté et la vraie solution, sont de rester où nous sommes tout en faisant le chemin rétrogradiant, le chemin psychique vers l'origine. C'est la voie psychologique, laquelle accompagne souvent, inpire la voie poétique. Il n'est pas toujours bien indiqué de partir au loin, et certains, quittant tout pour les solitudes glacées, pour les ermitages désolés, y laissent leur santé, leur équilibre mental, et souvent leur vie. Il est périlleux de se lancer tête baissée, sans référent, sans aide et sans bousssole, dans une aventure où se démontent tous les ressorts de la psyché. 

En fait, il faut au sujet une double référence. Ce qui correspond aussi bien à la double dimension de l'être, conscient, rationnel, social d'une part, et inconscient, irrationnel et subjetif de l'autre. Jour et nuit, soleil et lune, yang et yin - des deux polarités, à titre égal, nous requièrent, et dans les deux quelque chose d'essentiel de notre nature peut et doit se manifester. Equilibre difficile, qui peut se symboliser par la tension du haut et du bas, de la droite et de la gauche, tension parfois catastrophique, mais qui, si elle est comprise et cultivée, doit mener à la perfection la plus haute à laquelle l'homme puisse atteindre. Les uns ne vivent qu'en surface, normopathes satisfaits, d'autres se perdent sans recours dans les abysses, quand la bonne mesure serait d'allier les deux pôles, de créer l'heureuse et fluide circulation intérieure qui relie les contraires et les harmonise dans le flux universel de la vie.