Poussant toujours plus loin, plus fort, Gauguin quitte Tahiti pour les Marquises. Ce sera la dernière étape de son singulier voyage, il le pressent, il le sait. Toujours plus loin dans la quête éperdue de l'origine, de ce temps d'avant le temps où la nature se donne toute frémissante de vie au regard amoureux de l'artiste, où les femmes, dans l'innocence de leur nudité, sont comme les fleurs, exquises, où les esprits des forêts tonnent et grondent, où l'orage a la puissance des forces primitives incalculables. Et partout les couleurs, vives, émulsives, chatoyantes, évidentes. Et quand la couleur manque, par temps gris, on fera flamber le pinceau, rire la mer, exulter les corps dans la lumière. Le paysage s'enflamme dans l'imagination du peintre, s'intériorise jusqu'au vertige, s'exulte jusque dans la féérie. Il ne s'agit plus de rendre le visible, de copier, de reproduire, d'imiter : le pinceau, délivré de toute conformité, de toute règle, saisi de la sainte folie de l'art, invente un monde, pose un monde encore plus luxuriant, plus libre, plus suggestif : la nature se met à chanter, l'ivresse transfigure les corps, les formes et les couleurs, les porte à l'apothéose. A-t-on jamais peint ainsi, a-t-on jamais, d'un même mouvement, identifié si prodigieusement la nature et la divinité, fait sentir si intimement le divin dans chaque plante, chaque fleur, chaque sourire, quand on ne sait plus si c'est la jeune femme ou la fleur qui sourit, confondues dans le ravissement de la même floraison ?

Gauguin tu es un dieu des îles, dieu toi-même dans la divinité originaire de la nature !

iI s'installe aux Marquises, et, dans un geste de liberté souveraine, à la face des missionnaires, des colons, des gendarmes, dans le rire de sa liberté, il se construit un ateler sur pilotis, que tout aussitôt il baptise : Maison du jouir ! J'aime à imaginer la tête des représentants de l'ordre colonial, farcis d'hypocrite bienvelillance, de mépris et de condescendance à l'égard dess autochtones, et plus encore la mine scandalisée de l'évêque ! Maison du jouir, il fallait oser ! 

C'était un atelier, un appartement, un lupanar et tout ce que vous voudrez, c'était sa demeure, où, dans ces derniers mois arrachés à la maladie, il peint, sculpte, accumule des notes et des dessins, inflexible, acharné, le regard infiniment ouvert sur la mer, entre les arbres bleux, tantôt calinant sa douce maîtresse de quinze ans, se perdant dans les ombres bleutées de son regard. Avez-vous vu comme les regards de ses vahinés  sont lointains, légèrement embrunis, comme bercés de rêveuse mélancolie, graves comme sont parfois les regards d'enfants ?  Pour elles le monde est là, tel qu'il est, il n'y en a pas d'autre. "Qui sommes-nous, d'où venons-nous, où allons-nous ?" C'était le titre de son chef-d'oeuvre, peint à Tahiti peu de temps avant son départ aux Marquises, et le thème est toujours là, insistant, obsédant. Et qui, même un artiste génial, pourrait répondre à ces questions ? La  question brûle, inexpugnable, mais les réponses, anxieuses et formidables, ce sont ces oeuvres pensantes et solaires qui habiteront à jamais notre mémoire. - Bien sûr, après sa mort, sa maison sera incendiée, nombre de ses tableaux brûlés, "impudiques et obscènes", et sa mémoire vilipendée.

De tous les peintres c'est lui que je préfère : son univers, si puissammant ancré dans l'originaire, vibrant de mille feux, fassement naïf et admirablement charpenté, ouvre toutes grandes les portes de l'imagination, nous emporte dans un monde enchanté, dont nous savons, d'intelligence, qu'il n'existe plus, et que sans doute il n'a jamais existé. C'est le propre du génie de nous rendre contemporains de l'impossible, de la beauté absolue qui transcende à jamais les imperfections et les malheurs du monde.