Je voudrais écrire une ode à la nuit, qui ne soit ni terne ni funèbre. La nuit comme origine absolue, impénétrable, mystérieuse et si belle ! La nuit qui porte le jour dans ses flancs généreux, la nuit où toutes choses se composent. Nuit sacrée, nuit des gestations innombrables, en qui toutes choses retournent selon le temps. Origine et fin, berceau et tombe, cycle immortel.

Je la dirai profonde, comme est profonde, inaccessible, la vérité : privilège décisif de l'informe, moment générique où se dissolvent et se forment les formes. Chaos d'avant les mondes, béance noire, gigantesque caverne où rêvent les génies endormis, où somnolent les Titans, où travaillent mille forces secrètes, s'efforçant impatients vers le jour. Le silence même n'est qu'apparence, qui couvre d'un voile pudique le fantastique atelier, la forge travailleuse du temps. Rien ne s'arrête jamais, tout se compose, se travaille et se décompose, immense usine, obscur foyer des univers.

La lumière même est fille de la nuit, jaillie d'on ne sait quel orifice indétectable. Et à la nuit elle retournera, comme elle fait chaque jour à la tombée du jour. Et le visible même n'est que la face lumineuse, apparente et trompeuse, de l'invisible, lequel enveloppe toutes choses, les entraîne dans le gouffre. Matière noire, océans de granit, continents inabordables, étoiles mortes comme des rocs sombres affleurant, qui déchirent les navires, c'est la nuit, encore elle, qui triomphe du jour !

"Jour-nuit" dit le poète, l'un ne va pas sans l'autre, croyait-il. Mais la nuit est première et dernière, elle contient le jour, elle accomplit le grand miracle, dont la lumière, comme ces étoiles, dispersées, émiettées dans le vide infini, sur fond noir, est le révélateur paradoxal. Entre deux orages qui menacent la barque, deux éclipses, c'est l'éclair, un bref instant, qui fait voir, jour et nuit mêlés, dissociés, la nuit profonde qui nous porte.