Quelqu'un, je ne sais plus qui, a dit : l'enfant est le père de l'homme. C'est évident. Mais en un autre sens, je dirais volontiers qu'il n'existe, sous un autre rapport, celui de l'inconscient qui dure et ne disparaît jamais, ni homme ni père, ni mère ni fille, et que l'enfant est éternel. Nous jouons notre partition savante ou misérable, nous nous plions vaille que vaille aux mille nécessités de l'existence, et parallèlement, par ce côté obscur et inamovible de l'enfance, nous menons une existence tout autre, peu visible au dehors, toute intérieure et secréte, qui est sans doute, pour nous, la vie véritable. Et dans le même temps toutes les influences sociales, tous les prédicats culturels nous enjoignent de nous en détourner, de nous adapter aux règles du monde, de "grandir" comme on dit, d'épouser les normes de la maturité, de la parenté, de la socialité. 

Nous vivons sur deux plans à la fois, sortis de l'enfance, et immergés dans l'enfance. De là des conflits incessants, des pathologies plus ou moins sévères. Comment conserver, dans la vie adulte pleinement assumée, une âme d'enfant, capable d'étonnement, de musique et de poésie ? Il serait ridicule de jouer à l'enfanr, de singer une naïveté perdue, de protester contre le temps qui nous entraîne, de faire le vieux beau ou la cocotte : c'est l'infantiisme, version dépravée, affligeante, contre-façon tragi-comique. Mais la normopathie ordinaire, avec sa raideur réactionnelle, ne vaut pas mieux. L'un joue à l'enfant, l'autre oublie qu'il fut un enfant, et qu'en dépit de ses grands airs, par quelque côté obscur de sa nature, il l'est toujours. 

Il serait beau de savoir conserver et cultiver l'enfantin dans une conscience d'adulte. Car l'enfantin n'est pas l'infantile, c'est une certaine permanence du désir, une force d'affirmation qui perdure et inspire la créativité. C'est la source inépuisable où puise l'inspiration, sous quelque forme qu'elle se manifeste. Encore faut-il se rendre disponible, s'aménager "une arrière cour toute nôtre" comme dit Montaigne, savoir se retirer des affaires et des obligations, faire silence pour que puisse parler la voix intérieure, écouter ce qui sourd des profondeurs, et lui donner suite, dans la rêverie, la méditation, l'écriture, la musique ou la poésie. Il n'existe pas d'autre méthode, et chacun voit bien la différence entre un discours convenu et circonstancié, et une parole authentique où vérité et liberté s'expriment sans barrage.

"Enigme est le pur jaillissement" - car ce qui jaillit de la sorte ne se prépare ni ne se détermine. C'est l'énigme de ce qui précède et fait jaillir la parole, dont nous recueillons à peine quelques bribes, précieux et modestes scintillements tôt évanouis. Il en va comme des rêves, si intenses, si pathétiques, qui dans leur cours semblent charrier les plus pofondes vérités, et qui, au réveil,  ne livrent que des bribes que nous nous empressons de recueillir et de transcrire, comme de précieux témoignages d'un savoir à demi échappé. Enigmes, car ils ne livrent que des fragments, des images morcelées, où pourtant nous lisons la trace d'une intense activité volcanique, comme des îlots surnageant de ci de là sur la mer de l'inconnaissance.