"Proche

   Et dur à saisir le dieu.

   Mais où est le danger, croît

   Ce qui sauve aussi".

C'est le début renversant de la première version de "Patmos", vaste poème plusieurs fois remanié. On cite souvent la seconde phrase : "où est le danger croît ce qui sauve aussi". Mais le début est tout autant digne de méditation : il rend plus intelligible la référence au danger, et à la salvation.

Le rapport au dieu est au centre de la poésie de Hölderlin, rapport intime et problématique. Proximité dangereuse, qui s'illustre en particulier dans la légende de Sémélè, une mortelle que Zeus séduisit, mais qui, lasse de ne jamais voir le visage de son céleste amant, le supplie de lui apparaître enfin en majesté: demande fatale. Sous le rayon de Zeus la voilà foudroyée. Dans la tragédie "Antigone", que Hölderlin traduisit, on trouve un thème analogue, mais déplacé. Contre les lois édictées par Créon, le représentant de la polis, Antigone, se réclamant des lois antiques et sacrées, invoque le jugement de Zeus, "mon Zeus" dans la version de Hölderlin, pour s'opposer aux lois civiles et enterrer son frère. La faute d'Antigone consiste à se poser comme dépositaire de la justice divine, "plus royaliste que le roi", de prétendre parler au nom de Zeus, de se confondre au divin, d'abolir la distance ontologique entre l'homme et le dieu. Le dieu peut paraître "proche" mais il n'est pas "à saisir". Cette proximité dangereuse Hölderlin lui-même l'éprouve et en témoigne, comme le danger le plus grand. Revenant de son voyage à Bordeaux il écrit : "je crois bien qu'Apollon m'a frappé", confessant qu'il avait expérimenté plus qu'il n'en pouvait supporter.

Les derniers poèmes témoignent d'une évolution vers le détournement. Ce n'est plus la présence du dieu qui aide l'homme à vivre son destin, c'est son "défaut". "Le défaut de dieu " remplace "tant que le dieu nous reste proche" dans le poème "Vocation du poète". Il n'est plus question de se rapprocher du dieu, de chercher à le saisir, tout au contraire il faut prendre acte d'un divorce définitif, qui s'esquissait déjà dans l'évolution mentale du peuple grec, et qui s'accomplit décisivement dans la modernité. 

Dès lors la seconde phrase s'éclaire d'elle même. Dans le détournement divin réside le plus grand danger, perte de la référence, du sacré, de la croyance, de la fidélité. Mais là où est le danger croît aussi ce qui sauve : l'a-theos, littéralement "le sans-dieu", se détourne lui aussi, répondant au détournement divin par le "détournement catégorique" : ou "infidèle fidélité" par laquelle le sujet humain accède à sa propre vérité, statut métaphysique de la modernité. C'est dire qu'une autre norme est nécessaire, loi de la pensée et de l'action, qui n'est plus exactement celle des dieux d'autrefois (infidélité), mais loi tout de même (fidélité), "impératif catégorique", sans quoi règent la confusion et le chaos. Voici la fin du poème :

               "Nous avons servi la Terre-Mère

               Et naguère servi la Lumière du Soleil,

               Sans savoir, mais le Père aime,

               Lui qui règne sur tous,

               Le plus, que l'on cultive

               La lettre ferme, et que ce qui demeure

               Soit bien interprété. Voie d'un chant allemand".

Le Père remplace le dieu, et les dieux. C'est le Père de la loi. De là le pays du père (Vaterland), qui, s'il est allemand en Allemagne, est de principe le pays de tous les peuples de la terre, chacun à sa manière. Universalité de droit qui n'efface pas les singularités dans un nivellement monolithique.