Une vraie et très sérieuse question philosophique serait, à mon sens, de se demander ce que pourrait signifier l'expression "vivre selon la nature" dans le monde tout d'artifices où nous sommes, à la veille notamment de très considérables modifications technologiques, déjà sur le chantier, qui affecteront en profondeur notre rapport au monde, à nous-même, et aux autres.

On a pu penser assez longtemps que la technologie fournissait simplement des moyens plus efficaces pour agir sur la nature et agrémenter la vie humaine - et ce en dépit des menaces militaires, qu'on a eu parfois tendance à minimiser. Mais on voit que cette conception est largement désuète. La technologie pénètre si profondément dans la vie quotidienne qu'elle pourrait modifier à court terme tout ce qui définissait jusqu'à aujourd'hui l'être de l'homme. Certains, boursouflés par un triomphalisme impénitent, envisagent une prolongation notoire de la vie, quand ils ne nous annoncent pas une sorte de quasi-immortalité. La santé, soutenue par mille prothèses informatiques, serait pour ainsi dire garantie ; il suffit d'implanter des puces électroniques et les corrections se feraient pour ainsi dire d'elles-mêmes. On oublie de préciser qui, à quel prix, pourrait bénéficier de ces avancées. Une petite minorité jouirait de tous les avantages, et le reste de l'humanité croupirait dans la misère. Une nouvelle fracture sociale, plus profonde que toutes celles qu'on a connues jusqu'ici, pourrait se creuser, juqu'à la la rupture de tous les liens traditionnels.

Une première réponse à la question serait de dire qu'il est assez inexact de poser nature et culture face à face, comme deux blocs distincts. La vérité est que l'homme vit dans une sphère intermédiaire, et ce depuis les premières clairières de civilisation que l'humanité a défrichées et exploitées à l'ère néololithique : culture du sol, accumulation de réserves, outillage sphistiqué, organisation sociale selon le principe de la division du travail, apparition de vastes structures politiques, avec administration, armées permanentes. L'homme vit et se perpétue dans un milieu intermédiaire, mi naturel, mi culturel, transformant la nature brute et construisant un milieu de plus en plus artificiel. Cette tendance se développe à une vitesse exponentielle, réalisant aujourd'hui le triomphe de l'artefact. La révolution sciientifique a lancé la vaste projet de Descartes : rendre l'homme comme maître et possesseur de la nature. Inutile de préciser que ce programme prométhéen se réalise sous nos yeux, avec, d'une part, une efficacité quasi absolue, et d'autre part sous la menace accrue de la dévastation du milieu, qui fait craindre des lendemains qui déchantent.

L'homme d'aujourd'hui expérimente en lui-même un étrange sentiment où la crainte diffuse du lendemain se mêle à une dangereuse sensation de triomphe. On finit par croire qu'on peut tout, et on craint la catastrophe. Sans même évoquer les réels dangers d'un dérapage nucléaire, le sentiment qui domine pourrait assez justement se formuler dans la phrase : nul ne sait où l'on va, nul, gouvenements y compris, ne peut prendre la mesure de l'événement et y apporter des réponses congruentes. On gère au jour le jour, sans boussole, sans carte, sans projet, si ce n'est celui de poursuivre dans le même sens, faute d'avoir des solutions de rechange. Pour éviter des crises sociales ingérables on regonfle la machine économique du capitalisme universel, et de la sorte on précipite l'évolution vers le pire. Sous l'appellation tartuffe de " développement durable" on pense contenir quelques excès immédiatement périlleux, pour les inscrire plus solidement dans l'avenir. C'est l'escalator, que rien n'arrête, d'où nul ne peut descendre, et qui continue son implacable mouvement rotatif.

Tout cela est bien connu, et magistralement ignoré. Les générations qui viennent sauront-elles, mieux que nous, appréhender le problème, et y répondre avec intelligence ? 

Parfois, dans une espèce de rêverie transhistorique, je m'imagine, pur esprit dégagé des lois de l'espace et du temps, visiter la terre telle qu'elle sera dans quelques décennies, pour voir où aura mené l'évolution en cours. Mais ce n'est qu'un rêve, car si nous naissons tous dans une profonde ignorance, nous quittons la vie dans une disposition passablement identique. Qu'aurons-nous appris qui ne soit démenti par les temps à venir, et que laissons-nous en partage qui ne soit contredit et emporté par le vent ? 

Par quoi nous retrouvons, après vingt quatre siècles, l'énigme posée par des enfants à Homère, et qu'il ne sut résoudre : "Ce que nous avons pris nous l'avons laissé, ce que nous n'avons pas pris nous le portons". Il en va ainsi, semble-t-il, de chacun d'entre nous.