Nous possédons deux versions du poème "Vocation du poète". La première conclut en disant : " Il n'est pas besoin d'honneurs ni d'armes, tant que Dieu nous reste proche". La seconde : "L'homme (...)  n'a point besoin d'armes ni ruses, avant que l'aide le défaut de Dieu". Revirement spectaculaire. Que s'est-il passé dans l'esprit de Hölderlin, qui puisse éclairer ce revirement ?

Le Dieu qui était proche, celui de la tradition protestante, de la philosophie occidentale, ce Dieu s'est éloigné, s'est, selon ses termes, détourné des hommes. "Détournement catégorique", dira-t-il. C'est un long chemin de séparation, dont les premiers signes sont manifestes dans la personne même du Christ, qui, sur la croix, découvre l'abandon du Père : "Père, père, pourquoi m'as tu abandonné ?" On pourrait dire que Hôlderlin devance l'affirmation de Marcel Gauchet selon qui le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Si Dieu est absent, s'il ne parle plus aux hommes, que signifie le souci de Dieu, et que signifie la fidélité ?

Il importe ici de distinguer le néant du manque. Pour parler d'absence, ou de manque, il faut qu'une place ait été préalablement assignée à ce qu'on cherche. Mon ami, que je viens rejoindre, est absent ; donc je l'attendais, je l'espérais, je désirais sa présence. Il manque dans le réel, mais dans mon esprit il est d'autant plus présent qu'il manque ; je pense à cette déconvenue, je cherche des causes, des raisons, je m'inquiète, j'espère et désespère. Une place était là, dans l'esprit, que je projetais dans la réalité, mais à cette place manque celui que je désire. C'est le destin de l'homme occidental : il y avait une place, qui, longtemps occupée par des images de Dieu, ou des dieux, par des croyances et des représentations diverses, se révèle vide. La place est toujours là, mais elle est vide. C'est le sens du "détournement" hölderlinien : 

       "Lorsque Dieu eut détourné des hommes son visage..." - alors commence une autre période de l'histoire humaine, marquée par le manque, le "défaut" (Fehl) - et alors, que fera l'homme, au delà de la conscience et de la souffrance de l'abandon ? Sombrera-t-il dans le nihilisme, conclura-t-il à la vanité universelle, ira -t-il se précipiter dans le néant ? Hölderlin dit : il répondra au détournement du dieu par un détournement catégorique, assumant son destin dans une "infidèle fidélité". Infidèle, car il est impossible dorénavant de penser, de parler, d'écrire et d'agir comme avant, lorsque la lumière divine éclairait le monde, il faut assumer le manque et s'en montrer digne. En quoi il reste quelque chose d'essentiel, une sorte de fidélité supérieure, avec la consience recueillie de ce qui a été, qui n'était pas nul, qui n'était pas un néant, qui était une place admirable, et qui reste admirable en dépit, ou à cause même de l'absence. Aucune idole, dès lors, ne devra prendre la place, s'ériger honteusement comme fétiche de l'absent et se prétendre justifié à occuper cette place. Vide, la place doit rester comme place, et vide, alors même que nous avons à nous en détourner en toute rigueur, "infidèles fidèles".

Le Grand Autre manque, nul n'est autorisé, nul humain, nulle croyance ou superstition, nul pouvoir, à se hisser à cette place, elle est vide et doit le rester. En un autre langage, l'Autre est barré, mais il n'est pas sans exister. 

On pourrait esquisser une typologie en trois termes. Pour l'homme traditionnel, animiste, fétichiste, polythéiste, monothéiste, la place est occupée par le Grand Autre, souverain en majesté, consistant en réalité. On l'adore, on le vénère. Il est incarné, et sa puissance est relayée par les institutions et les pouvoirs, elle s'exerce pleinement dans le monde. Lorque l'homme se découvre a-theos, privé de Dieu, quand se défait la consistance de l'Autre, il peut conclure qu'il n'y eut jamais d'Autre, que l'humanité a vécu dans une hallucination collective, ou que l'histoire est un asile d'aliénés. Il n'y a pas d'Autre, il n'y en a jamais eu ; à défaut d'Autre il n'existe que des autres, en minuscules, c'est à dire des hommes comme moi, dans une immanence indépassable. Au détournement divin il répond par le relativisme universel, ou par le saccage. Reste cette tierce possibilité, dont nous tentons difficilement et laborieusement de dégager la structure : l'Autre n'a certes pas la consistance métaphysique et politique, il n'est pas un Etre, il n'est pas inscrit comme tel dans le réel, mais il occupe une place symbolique, plutôt il est une place, une instance psychique et sociale dont nul ne peut valablement se passer. Il existe sous la forme paradoxale de l'Autre barré. A titre d'exemples : le langage, la loi, instances a-réelles, mais existantes, et régulatrices.

Cela peut déstabiliser le lecteur pour qui les choses se répartissent en deux classes : celles qui sont, celles qui ne sont pas. Mais ici ne s'applique pas le principe du tiers exclu, car il y a préciséent un tiers, savoir la catégorie des puissances symboliques, lesquelles se situent dans le champ du valoir.

J'ajouterai, et cela est de la plus haute importance, que cette analyse vaut pour le sujet lui-même, l'homme-sujet, dont on peut dire également qu'il est en quelque manière entre l'être et le non-être, ou comme dit Montaigne, "entre le naître et le mourir", n'ayant en rien la consistance de l'être, sans pour cela basculer dans le néant. Je puis dire légitimement : j'existe, si par là je désigne un mode particulier d'existence dans lequel le sujet refuse de se laisser rabattre sur la pure naturalité, en s'efforçant d'apparaître sous le signe du symbole. "Moi, Michel de Montaigne...". C'est peu de chose mais ce n'est pas rien. Après tout, nous existons comme nom et prénom, autant et plus peut-être que comme corps, et tel se fera tuer pour sauvegarder l'estime de son nom.

L'Autre barré s'articule au sujet barré, et inversement.