"A moi aussi le Grand Autre me manque" aurait déclaré Lacan. Voilà qui nécessite un peu de réflexion. Quel est donc ce Grand Autre dont le défaut nous hante, peu ou prou, et quelles en sont les conséquences ?

Je prends le cas de la justice, dont chacun peut mesurer la caractère imparfait, conventionel et contestable. Nul ne sait, et ne peut savoir de science sûre, si un tel est vraiment responsable de son acte, s'il est coupable et redevable, à supposer même que l'on puisse établir qu'il en est véritablement l'auteur. Mais il faut bien juger, décider et trancher. Sur quoi se basera-t-on ? Sur des présomptions, des vraisemblances qui ne sont vraisemblables que par suppositions, comparaisons, basées le plus souvent sur des témoignages dont la véracité elle-même est douteuse. Nul ne sait avec certitude, et pour l'un l'accusé est un fieffé menteur, un pervers manipulateur, pour l'autre une victime. Les avocats jouent leur partition, le juge examine, le jury tranche. L'accusé est condamné. Quelque temps plus tard une donnée nouvelle et imprévisible modifie tout le processus. On recommence. A quel moment une affaire est-elle définitivement classée ?

Manifestement il manque la juste autorité qui saurait, et qui jugerait, éclairée par la juste connaissance. Par le passé on invoquait la justice divine pour réparer les erreurs et fautes de la justice humaine. Mais de cette justice divine, à tout jamais, on attend les arrêtés. "Dieu reconnaîtra les siens". On attend toujours.

On prétend juger "en âme et conscience". C'est dire que chacun des jurés se réfère à une autorité souveraine, qui, à défaut de se manifester dans le monde, est supposée parler dans le tréfonds du coeur. Pure supposition en effet, que rien ne corrobore. On prendra pour "âme" et "coeur" telle inclination irrationnelle, tel préjugé régionaliste ou confessionnel, pompeusement rebaptisé "conviction morale". C'est une plaisanterie, évidemment, mais on n'a jamais trouvé mieux. On remet le sort d'un homme entre les mains d'un groupe d'hommes et de femmes supposés incarner la conscience collective, on s'en remet, dans une sorte de délégation mystique, à la bonne volonté d'un groupe censé représenter la nation toute entière. Les voilà figurer pour un temps la figure majestueuse du Grand Autre, et décréter souverainement en son nom.

C'est pourtant très clair : il n'y a pas de Grand Autre, il faut faire sans lui. Et pourtant, d'une certaine manière, on ne peut se passer de s'y référer. Il existe sans exister, référence symbolique à laquelle rapporter nos décisions, qui par cette référence, acquièrent une sorte de validité supérieure, hors de laquelle il n'y aurait que dissensions, marchandages interminables et confusion.

Cela pose évidemment la question de la validité de la loi. Faire dériver la loi de Dieu ne résoud rien si ce Dieu est invisible, muet, pour ne pas dire mutique. Dans un monde laïc il faut trouver autre chose, si nul ne pense plus que le souverain est l'incarnation de Dieu sur terre. On fera dériver la loi de la souveraineté populaire, incarnée dans un Parlement supposé représentatif. Où l'on retrouve les aléas et difficultés énoncés plus haut au sujet de la justice. De quelque manière que l'on aborde le problème, de la justice, de l'autorité politique, de la loi, on se retrouve devant une béance de légitimité : le Grand Autre manque, et ce manque sera imparfaitement comblé par des conventions institutionnelles, des mesures symboliques, lesquelles tirent leur valeur d'une sorte d'acquiessement général. On ne peut faire autrement que de déléguer l'autorité, et par un accord général lui conférer la légitimité.

Voilà où nous en sommes. Notre époque, si incertaine et problématique à tous égards, aura eu au moins le mérité de révéler, sur le mode du manque et du défaut, ce qui fait la singularité de nos institutions. Elles ne peuvent invoquer, au titre de la valeur et du fondement, ce qui en garantissait autrefois la légiltimité : le pouvoir monolitique des théocraties, la monarchie absolue, l'Etat totalitaire. Nous avons dissocié le symbolique et le réel, nous savons que l'Autre n'est pas un réel présent dans le monde, agissant dans le monde, et dès lors nous mesurons nos responsabilités à l'aune de la convention. Le risque serait d'en conclure qu'il n'y a ni justice ni loi, que ce ne sont là que des machines à broyer. La difficulté est de saisir exactement le statut du symbolique, qui, s'il n'est identifiable au réel, n'en est pas moins existant, comme forme nécessaire, comme idée, comme réference à quoi rapporter nos désirs, nos limites et le cadre général de nos actions.

Hölderlin conclut son poème "Vocation du poète "par ces mots;

           "Mais sans peur reste, comme il le doit, l'homme

             Seul devant Dieu, son innocence le garde,

                Et point n'a besoin d'armes ni ruses

                   Avant que l'aide le défaut de Dieu."