"Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas de jour en jour jusqu'à la dernière syllabe du registre du temps ; et tous nos hiers n'ont fait qu'éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse. Eteins-toi, éteins-toi, court flambeau ! La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien..."

Pour Macbeth, victime consentante d'une funeste passion, qui l'a poussé au crime, puis au crime encore, selon la fatale logique du crime, l'heure de vérité sonne : il sait que son heure est venue, et d'une certaine manière, dans cette illustrissime parole, il livre, pour tous et pour des siècles, l'amère vérité de la vie. Pourquoi tant d'ambition, pourquoi tant de tortueuses machinations, tant de crimes crapuleux et inutiles, si c'est pour se retrouver ainsi, aussi débile, aussi nu qu'un nouveau-né, devant la mort. A vrai dire, on se demandera ce qui sépare le criminel du juste, le méchant du vertueux, le fainéant du méritant, si tous, de toutes manières, sont à égalité devant la mort. On plaint le juste, on accable le criminel, mais tout cela ne concerne que les survivants ; pour le mourant où est la différence? Le juste se consolera peut-être en évoquant le bon exemple qu'il laisse à ses enfants, la belle renommée, ou telle entreprise méritante qui pourra lui survivre, il n'empêche, le voici qui descend, roide et glacé, dans les plis de la terre.

La mort, impitoyablement, égalise toutes les destinées.

Dans le cas de Macbeth, pour notre consolation morale, on estimera peut-être qu'il mérite cette mort, qui est sa punition. Il paie par où il a péché. Mais l'innocent ? Où est la faute, où est la punition ? Réfléchissons : la mort n'est pas une punition, puisque de toute façon il faut mourir. Condamner à mort, en un sens, c'est une plaisanterie, en fait on condamnne à un raccourcissement de l'existence, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. On empêche de nuire davantage, ce qui n'est pas rien, et qui peut-être suffit. 

Cette fameuse citation des ultimes paroles de Macbeth nous étonne, et nous étonnera toujours. On la cite de toutes parts, dans les romans, dans les essais. Elle frappe comme la foudre par sa violence, et plus encore par la crudité absolue, la cruauté absolue de la vérité : absurde absolu. La vie se réduit à une pitoyable parade de comédien narcissique, à une pantalonnade risible de bravache, commedia dell' arte, bouffonnerie grotesque, au second degré, car ce n'est qu'une histoire de seconde main, qu'un récit rapporté, conté par un idiot. Ce n'est pas même tragique, au sens noble du terme comme dans la tragédie grecque, c'est une tagi-comédie, où un Arlequin sinistre et gothique tient le rôle d'Agamemnon ou de Ménelas. Même les larmes, ici, ne sauraient être de mise : qui donc pourrait pleurer un Macbeth ? Il ne reste, décidément, que la farce triste et grotesque d'une existence pour rien, secouée de spasmes, frénétique, pitoyable et absurde.

Criminels ou non, nous sommes tous, également, Macbeth. Après tout, on pourrait réécrire la scène, tenue cette fois par un homme pieux, dévoué à ses pairs et aux autorités, juste en toutes choses, et lui aussi pourrait dire : "une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien" - car, considérant son existence passée, et ses efforts, et ses espoirs, et maintenant l'état où il se trouve, lui aussi peut se demander ce que tout cela signifie, et que, mis à part le bien qu'il laisse en dépôt pour autrui, pour lui-même il ne reste exactement rien, hormis cet extraordinaire futur antérieur : "j'aurai vécu" - mais à qui adressé ? Hic ora, hic saltus. 

Quand nous apprenons le décès d'un homme de bien, car enfin il en existe, comment ne pas sentir en nous une sourde mélancolie ? Ainsi, lui aussi ?

Et quelle leçon en tirerons-nous ? 

Que la mort ne rétablit pas la justice qui manquait ici. Qu'elle n'apporte rien, puisqu'elle détruit tout. Qu'elle ne justifie ni la passion, ni le crime, ni la vertu. Qu'il n' y a pas d'ailleurs. Que tout se passe ici, et que ce qui n'est pas vécu ici ne le sera jamais. Qu'il ne faut pas attendre, ni espérer ni craindre. Que si nous cherchons un sens il se dérobe toujours. Qu'est seul réel le moment actuel, en acte.

Et enfin que si, considérant le début et la fin, l'absurde est indépassable, dans le moment vivant, vivants et agissants, nous sentons bien qu'il n'est pas absurde de vivre, de vouloir et d'agir.