J'hésite toujours à utliser le terme "spiritualité. Il charrie tant de représentations déplaisantes. Cela sent, quoi qu'on fasse pour s'en dégager, je ne sais quelle fragrance de pieuserie, de bondieuserie et de menterie qui laisse l'esprit déboussolé. On a beau se réclamer d'une laïcité décidée, d'un refus catégorique des dogmes, doctrines, effusions, rites de toutes les religions passées et présentes, le soupçon demeure : que voulez-vous instituer qui ne soit une reprise bâtarde des "spiritualités" anciennes ? En quoi ce projet serait-il si nouveau, et soudain si indispensable, pour qu'on prenne la peine de le penser ?

De mon point de vue, des anciennes religions il ne reste à peu près rien. Freud avait distingué quatre désirs fondamentaux à l'origine des religions : le désir d'immortalité qui se réduit en fait au refus de la mort et à une sorte de dénégation délirante ; le désir de protection, assurée par un esprit divin assimilé à une providence personnelle, qui prolonge la protection parentale démentie par les faits ; le désir de justice, la justice divine venant corriger les évidentes injustices de nos institutions humaines ; et enfin le désir de savoir, la religion fournissant un cadre assez large de réponses plus ou moins fantaisistes aux questions sans réponses. Ces désirs sont très anciens et sans doute voués à ne jamais disparaître complètement. La science apporte des réponses, mais pas celles que l'on espérait. Bref, la religion est une illusion durable, peut-être indestructible. 

Mais un esprit tant soit peu affiné peut s'apercevoir que les réponses de la religion n'ont aucune valeur : je puis bien désirer l'immortalité mais la raison m'enseigne parfaitement ma mortalité indépassable. Je vois bien qu'il n'existe nulle part de Providence à mon service. Je vois que la justice divine, si elle existe, n'empêche en rien la condamnation de l'innocent et la fortune insolente des méchants. Je vois que les systèmes théologiques et cosmologiques échafaudés par les religions sont caducs et souvent ridicules. Mais alors que reste-t-il ?

On dira peut-être : il reste la morale. Il est vrai que les religions ont servi de codes moraux tant qu'il n'existait pas de morales laïques. A présent ces codes laïcs sont clairs et suffisants. De toutes les manières aucun code n'a jamais empêché le pécheur de pécher. A voir l'action historique des religions je considère qu'elles ont fait autant de mal que de bien, car, sous prétexte d'assurer le salut, souvent elles ont massacré, torturé, inquisitionné, le lien entre les croyants reposant sur l'exclusion et l'excommunication du mécréant. Pour ma part je ne vois décidément rien à sauver.

Mais alors pourquoi parler de spiritualité ? La spiritualité serait la qualité d'une vie capable d'esprit. Mais à tout prendre, cet esprit n'est pas autre chose que l'intelligence appliquée à la connaissance, à la conduite de la vie personnelle, interpersonnelle et universelle. Cette intelligence consiste négativement à se dégager de tous les systèmes oppressifs, idéologiques et religieux qui ont enfermé les hommes dans des opinions fausses, dans l'éternisation de désirs infantiles, dans des doctrines de salut qui n'ont produiit que l'abêtissement général, la peur et la soumission, la crainte du châtiment et l'hypocrisie d'une vie "morale", dans des systèmes éducatifs qui prônent la répétition au lieu de favoriser l'invention. Morales closes pour sociétés closes, dirait Bergson. Religions claniques abusivement imposées à d'autres clans. Et partout la haine du différent, le culte de l'Un, la sanctification du Même.

L'intelligence c'est la découverte de la multiplicité, l'accueil de la multiplicité. C'est la découverte qu'il n'existe pas de grand Autre salvateur, Eglise ou Etat, dépositaire de la vérité et dispensateur des biens. Autrefois on parlait du "Père Noel soviétique". En voilà un qui a vécu. N'en inventons pas un nouveau. Mais apprenons à juger de tout par nous-même, à user librement et créativement de notre entendement. Comprenons de mieux en mieux que nous sommes collectivement responsables du devenir de notre planète, et qu'aucun dieu ne viendra nous souffler la solution quand nous serons au bord du gouffre. Cette intelligence de la totalité planétaire devrait nous inspirer un profond respect pour tout ce qui vit de par le monde, et nous inviter à créer une autre morale de la pensée et de l'action que celles qui ont été appliquées jusqu'à aujourd'hui, et qui nous ont menés au point détestable où nous sommes.

Non, nous n'avons nul besoin de dogmes, de rites, de ritournelles et de colifichets. Ce n'est point en singeant quelque secte orientale que nous ferons avancer la chose. C'est en considérant la réalité de notre situation, en examinant avec attention ce qui est en nous et autour de nous, et en travaillant à une nouvelle conscience de l'humanité.