Taisen Deshimaru, promoteur du Bouddhisme Soto en France, disait que "méditer c'est entrer dans son cercueil". La formule est un peu raide, mais elle ne manque ni d'allant ni de vérité. Il ne s'agit pas de faire le mort, ou de jouer au fantôme, mais de considérer les choses d'un point de vue très particulier, qui allie subtilement la vie et la mort, enfin reliées dans leur rapport essentiel. Précisons que les Orientaux considèrent la mort autrement que nous : non pas comme le terme final de l'existence, mais comme une doublure de la vie, qui accompagne la vie dans son déroulement intégral, l'autre face des événements, la face obscure si l'on veut. Si bien que vivre c'est aussi mourir, du même pas, mais selon deux points de vue opposés. Vivre une journée c'est la mourir tout aussi nécessairement, puisque cette journée-là ne reviendra jamais. L'ombre accompagne le mouvement de la lumière, le temps qui va est le temps qui n'est plus. Selon cette conception il est évident que chaque instant est une expérience de la mort, mort lente et perpétuelle, qui devrait faciliter la dernière mort, celle qui est sans lendemain.

Ou encore : tout inspir exige un expir. La respiration comprend nécessairement les deux mouvements. On demanda un jour à Bouddha ce qu'était la vie humaine. Il répondit : un inspir, un expir. La structure en est si unverselle qu'une vie d'une minute ne se distingue guère d'une vie de cent ans : un inspir, un expir.

Cette conception a le grand mérite de nous rendre fort suspicieux à l'égard des idées qui règnent ici, selon lesquelles la vie serait une marche triomphale vers l'accroissement illimité de puissance, la mort étant repoussée si loin dans l'avenir que l'on finit par croire qu'elle ne viendra jamais. Que l'on développe naturellement et heureusement ses facultés natives, soit. Que l'on croie égaler les dieux, non, c'est un gauchissement calamiteux de l'esprit. Les Orientaux ont raison, à mon sens, de tracer cette parallèle perpétuelle et indémontable entre la vie qui va et la mort qui va : nous vivons la mort en mourant la vie.

Hé quoi ! Ne voyons-nous pas l'instant, si heureux et fécond soit-il, nous filer entre les doigts, alors que, le vivant le plus intensément possible, nous tentons en vain de le retenir ? Bouddha dirait : laissez filer, vous vous crispez en vain, d'ailleurs vous gâchez tout en voulant tout tenir et retenir. Ce que vous appelez mort est la loi du temps, qui à chaque instant fait tomber le couperet de la séparation. Pour qu'un nouvel instant accède à sa plénitude il faut expirer le précédent. C'est ainsi que la vie conserve sa vitalité, en se régénérant sans cesse.

Il y a une grande différence entre la formulation de Deshimaru et celle de Platon, qui enjoignait d'"apprendre à mourir". Pour Platon il s'agissait de se préparer à la vie immortelle, pour vivre là-bas la plénitude d'une existence qui ne peut se réaliser ici-bas. La mort serait, à la fin de la vie terrestre, un voyage vers les Iles Bienheureuses. La vraie vie est ailleurs. Pour Deshimaru entrer dans son cercueil c'est apprendre à se délester de l'attachement pathologique au désir, à la possession et aux affects négatifs, c'est se concentrer sur le mouvement de l'inspir et de l'expir - d'où l'attention toute particulière à la respiration dans toutes les pratiques méditatives - sur le "laisser passer sans retenir", qui devient progressivement une méthode de vie, une pratique perpétuelle. Inutile de s'obnubiler sur le terme de la vie, d'espérer une vie meilleure dans un avenir indéterminé et inconnaissable : c'est ici et maintenant que l'affaire se joue, dans la liaison indestructible du vivre et du mourir.

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Petite notation supplétive : on se prend quelquefois la tête avec l'idée du nirvâna, et on y injecte toute la pathologie que j'ai notée plus haut. Chez certains esprits mal dégrossis du platonisme et du christianisme le nirvâna vient miraculeusement remplacer un paradis ou une vie immortelle auxquels on ne croit plus. Mais c'est toujours la même stucture : le présent est supposé préparer un futur directement issu de nos fantasmes. Il faut rappeler que "nirvâna" signifie très simplement "extinction" - cessation des attachements toxiques. Et cette cessation est le programme positif d'un esprit vivant dans la réalité présente, et aspirant à quelque progression vers la connaissance positive de ce qui est.