"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue et que j'aime et qui m'aime

Et qui n'est chaque fois ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend" - Verlaine

 

Voilà bien un thème onirique majeur : c'est une femme, c'est la même, et ce n'est pas la même, mais chaque fois se renouvelle le sentiment d'un déjà connu, d'une familiarité troublante, figure d'un passé lointain, et si proche, et qui revient, encore et encore. Qui donc est-elle pour éveiller telle émotion de proximité, presque angoissante par excès de familiarité, encore qu'elle conserve sa part de mystère : et le rêve précisément joue sur l'ambiguité, la prolonge, et se garde bien de la lever. Et de fait, mettre un nom sur la personne, c'est rompre le charme, c'est supprimer l'ambiguité, c'est revenir prosaïquement dans l'ordre des relations connues et régulées par le langage. 

Et chacun voit qu'avec la nomination revient l'interdit : si c'est la mère, je puis bien l'aimer, mais d'amour tendre et chaste. De même pour la soeur, ou la tante, ou la cousine germaine. Si c'est une inconnue je puis bien la désirer, rien ne s'y opposera, du moins en principe. L'interdit frappe la parenté, encore faut-il que les liens de parenté soient clairement identifiés et nomenclaturés.

Mais le rêve, justement, ne fait pas toujours ces distinctions, ce qui permet d'entretenir l'ambiguité, tout en révélant quelque chose de nos attachements les plus anciens, auxquels nous avons tant de mal à renoncer. C'est bien en ce sens que le rêve est une voie royale vers la connaissance de l'inconscient. Mais il est une voie bien incertaine, et ses révélations sont pour le moins obscures. "Le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe..." et ce signe reste à interpréter. Il désigne un chemin, et plus souvent une pluralité de chemins, à droite, à gauche, en arrière, et rarement en avant. Et pourtant c'est bien en avant qu'il faudrait aller ! Mais on ira d'autant mieux en avant qu'on se sera assuré de ses arrières, ou mieux encore qu'on aura déblayé correctement l'arrière, et comme Héraklès, nettoyé les écuries d'Augias. A ce prix on pourra sereinement se mouvoir dans le présent.

Le rêve parle, mais par énigme. L'énigme dit sans dire, ou sans dire complètement, procédant par image, allusion et métaphore. Le sens reste voilé. Les Grecs, qui voyaient volontiers dans les rêves une parole du dieu, "ainigma", estimaient fort logiquement qu'il fallait un herméneute pour la déchiffrer.

L'interprétation complète d'un rêve - si la chose est possible - s'achèverait dans la nomination, dans une sorte de phrase, tantôt propositionnelle, tantôt poétique, comme dans les traductions des oracles antiques, avec ce qu'il faut pourtant d'incertitude pour ne pas prétendre au savoir assuré. Peut-être Socrate a-t-il un peu forcé la note en prétendant que le dieu l'avait assuré qu'il était, lui Socrate, le plus sage des hommes. Voilà une lecture qui témoignerait plutôt d'un manque de sagesse, surtout si l'on se souvient de l'adage antique selon lequel "seul le dieu est sage" - formule en laquelle je crois tenir l'essentiel de ce qu'un homme puisse apprendre en ce monde.

Verlaine se maintient dans l'ambiguité. C'est son droit, et c'est peut-être le ressort de sa poésie. Il est bien vrai qu'il restera toujours en nous quelque chose d'inanalysable qui entretient et relance indéfiniment le désir. Mais ce n'est pas une raison pour faire le sot et se priver d'un savoir qui peut nous être fort utile.