Quel est cet autre intérieur auquel je m'adresse lorsque dans le silence du repli je me propose de dialoguer avec moi-même? Pour dialoguer il faut être deux, or, dans ce silence méditatif nous croyons être seul face à nous-même : paradoxe insurmontable sauf à considérer que cet autre, tout en étant présent et actif, nous ne le voyons pas, alors même qu'il nous inspire et nous stimule. Les anciennes cultures estimaient que l'homme vient au monde accompagné d'un double personnel, d'une sorte de génie intérieur qui partagerait toute son existence, comme un ami, un ange de bienveillance, et un surveillant scrupuleux. C'est avec lui que dialogue le philosophe en sa méditation, l'homme d'action avant la bataille. Il sait qu'il peut compter sur lui, qu'en toutes circonstances son avis est précieux, et qu'en somme une divinité bienveillante demeure présente et agissante, pour lui, rien que pour lui, et qu'en définitive il n'est jamais tout à fait seul. Bien malheureux est l'homme qui perdrait le rapport vivant et animant avec son génie : ce serait la désolation absolue - en ce terme de désolation entendons encore une fois résonner le "solus" : de-solus, chute dans la solitude sans recours.

La tradition rapporte que Socrate, en ses moments de doute, se retirait pour écouter son daïmon, fût-il au milieu d'une conversation. Quel est ce daïmon intime qui ne parle qu'à Socrate, qui inspire Socrate, et qui lui donne la force d'affronter les situations le plus périlleuses, la mort incluse ? On a dit que c'était la conscience morale, mais il me semble que c'est bien plus que cela, une force bien antérieure, enracinée au plus profond, et pour laquelle le moderne n'a aucun terme adéquat. 

Nous sommes face à une catégorie qui comprend le Double, le Génie, l'Ange et le Daïmon, avec toutes sortes de variables qui tiennent aux conceptions particulières de la culture considérée. Les Grecs parlent du daïmon, et cette conception me plaît fort. Les Chrétiens parlaient plutôt de l'Ange : dans mon édication chrétienne on nous invitait à prendre soin de notre ange personnel, à le respecter, à l'écouter, à suivre ses conseils. Mais cette vision a le défaut d'ouvrir la voix aux forces antagonistes, celle des démons - qu'il ne faut en rien identifier au daïmon grec. Le démon est maléfique, diabolique - le daïmon est la voix de la subjectivation éthique. Aujourd'hui il serait assez ridicule d'invoquer l'ange, hormis pour quelques hurluberlus mysticogélatineux. De fait toute l'évolution psychologique et sociologique pousse à se gausser de la croyance aux doubles, et si cela correspond indéniablement à un progrès vers la vérité, il n'est pas sûr que cela facilite la vie de nos contemporains : privés de double animateur et inspirateur, les hommes d'aujourd'hui sont précipités dans une solitude privée, telle qu'elle n'exista jamais dans les siècles antérieurs, et par là même livrés aux séductions de l'idéologie courante et de la massification.

Si j'interroge ma propre idiosyncrasie je vois que sans avoir de représentation bien nette du daïmon - je ne délire pas en cherchant à le peindre ou le figurer en traits distincts - j'ai une sorte de contact indescriptible avec la voix intérieure, cette musicalité de l'inspiration poétique, laquelle semble se mouvoir selon sa propre volonté, et que j'écoute plus que je ne la sollicite : je me fais humble quand je la sens venir, je dialogue avec elle, mais tout en lui laissant l'essentiel de l'initiative. Et sans croire un instant à l'existence des dieux, je ne puis m'empêcher de penser que ce daïmon de la poésie est quelque chose comme la présence du dieu en soi - ce que traduit exactement le terme d'"enthousiasme".