Petite méditation sur le poème de Hölderlin "Comme au jour de fête"

     

 

      Mais elle, elle même, qui est plus ancienne que les temps,

      Qui est au delà des dieux du soir et d'Orient,

      La nature maintenant est éveillée aux bruits des armes,

      Et du haut de l'Ether jusque dans l'abîme

      Selon loi ferme, comme jadis, née du saint Chaos,

      S'éprouve neuve l'inspiration

      Qui crée toutes choses à nouveau".

 

L'"inspiration" traduit à peu près "Begeisterung" - où l'on entend "Geist", l'esprit. On peut hésiter entre inspiration (qui contient "spiritus" l'esprit) et enthousiasme, qui signifie la présence en nous (en) du dieu (Theos, thou). Les deux acceptions sont valables, car le poème décline la présence du divin comme force omnicréatrice de la Nature. Elle est dite "au delà des dieux du soir et d'Orient", "plus ancienne que les temps". Le poète qualifie la nature comme force-présence qui contient tout, engendre tout, englobant à jamais la totalité du réel ("all-erschaffende"). On croit lire un passage d'Héraclite, dont la lecture avait passionné le jeune homme épris de philosophie grecque, et qui reprenait volontiers à son compte la formule de l'Un-tout (hen kai pan), qui se manifeste ne se défférenciant tout en conservant sa parfaite unité et unicité.

C'est de cette puissance et présence que veut témoigner le poète :" ce que j'ai vu, le Saint, soit ma parole " - avec la difficulté supplémentaire de rendre correctement en français le "Heilig" - saint, sacré, vénérable, mais aussi ce qui apporte le Heil, le salut, la guérison, le bien. Le terme "sauf" conviendrait assez bien, mais sa signification originelle est inintelligible dans ce contexte. La poésie se doit de rendre compte, dans le chant, de la  présence de ce sacré, de ce sauf, de ce salvifique, l'enthousiasme agissant à la fois dans la nature universelle et dans l'âme réceptive, ébranlée par le "feu du ciel" et les "orages de Dieu".

Etrangement, ce poème magnifique n'a jamais pu être achevé. Lisant attentivement le texte, on s'aperçoit que l'auteur bute sur une difficulté majeure, qui ne tient pas à la forme du poème, mais à tout autre chose : il vient de dire que le poète se doit de recueillir le feu du divin, et de le transmettre aux hommes, contenu dans le chant. C'est donc bien l'illustration  poétique d'un thème très cher : quitter le familier de la maison maternelle pour s'exposer au risque de l'étranger, en l'occurrence ce "feu du ciel" qui fondait l'originalité du génie grec. Mais, entraîné par le mouvement même de cette déterritorialisation il évoque l'épisode mythologique bien connu où Sémélé, l'amante de Zeus, d'avoir voulu voir le dieu en majesté, se voit carbonisée par la foudre divine. Il est vrai que de cette mésaventure naquit Dionysos, mais comment ne pas être paralysé à l'évocation de ce désastre : la présence immédiate du dieu est mortelle.

On songe à cette parole du poète revenant de Bordeaux : "je crois bien qu'Apollon m'a frappé" - d'avoir reçu plus qu'il ne pouvait supporter.

Le poème, repris une seconde fois, restera inachevé. La vraie conclusion se trouvera dans les derniers hymnes où Hölderlin dira son renoncement à se tenir à une trop grande proximité, pour enseigner la juste distance (la sobriété junonienne). Il ne faut pas, comme Sémélé, vouloir contempler le dieu à nu, on s'y brûle la vue et la raison, il faut se munir d'une médiation salvatrice. "Car les poètes aussi sont de ce monde".