Dans "La maison du berger" Vigny expose ses sentiments à l'égard de la nature, ambigüs, hésitant entre le sublime de beauté et le sublime de terreur. Au début de ce vaste poème symphonique il invite Eva à quitter l'esclavage des villes pour gagner "les grands bois et les champs". Suit une strophe extraordinaire, d'une beauté et d'une musicalité absolues, que je ne peux que citer en entier :

 

               La Nature t'attend dans un silence austère

               L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,

               Et le soupir d'adieu du soleil à la terre

               Balance les beaux lis comme des encensoirs.

               La forêt a voilé ses colonnes profondes,

               La montagne se cache, et sur les pâles ondes

               Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

 

Est-ce là le dernier mot du poète, célébrant la beauté de la nature, comme il est d'usage dans la littérature depuis Rousseau et Chateaubriand ? Nullement. Cette beauté est beauté dans le regard de l'aimée, qui transfigure toutes choses, qui interpose entre l'homme et la nature le regard pacificateur. On devine, derrière l'admiration du sublime, une secrète terreur que seul l'amour peut contenir :

                 

               Ne me laisse jamais seul avec la Nature

               Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Remarquons que Vigny met une majuscule à Nature : c'est une puissance sacrée, une divinité parée de toutes les marques de la divinité. Elle est "l'impassible théâtre" qui voit passer, indifférente, les populations, leurs cris de douleurs, leurs soupirs et leur détresse :

               On me dit une mère et je suis une tombe.

Voilà, c'est dit : la nature porte la mort comme  elle porte la vie, mais ici c'est la mort qui est au premier plan. Comme Lucrèce parlant de la mort éternelle, sur laquelle, assez vainement, la vie fait relief dans ses créations éphémères, bientôt emportées dans le torrent universel. Que valent les inventions et les artifices humains face à cette puissance-là ? Que reste-t-il à l'homme conscient de la vanité du monde, qui voit défiler les générations ? L'homme passe, la nature reste, sublime et terrible. Alors, qu'est ce qui fait valeur ?

Détournez-vous, reportez votre amour sur ce qui, ne durant pas, prend valeur de cette passagèreté même :

               Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

L'homme, "humble passager", verra passer les saisons, les fleuves, et les générations, sans s'attacher au passage, sans s'y morfondre, pour se tourner vers l'Esprit. Ce terme, non élucidé ici, semble désigner l'évolution spirituelle de l'homme à travers l'histoire, dont Vigny donne lui-même plusieurs "tableaux" dans son oeuvre. Si la nature est l'"impassible théâtre", elle ne donne en somme que les conditions extérieures de la vie, sans fournir de soi aucune norme ni valeur. D'elle il ne faut rien attendre. C'est dans l'humanité, et en elle seule, que l'homme pourra trouver quelque sens et quelque raison de vivre.

 

Outre la beauté exceptionnelle de ce long poème, j'apprécie la méditation douloureuse et lucide du poète qui examine avec sérieux son rapport à la nature, en mettant en évidence le caractère double, ambigu, ambivalent de nos sentiments : la nature séduit et désespère, attire et repousse, comble et frustre, nous fait vivre et mourir, si bien que nous balançons entre deux pôles, sublime de beauté et sublime de terreur. De toutes les manières, examinant les choses plus froidement, on se rend à cette évidence qu'elle n'a que faire de nos objurgations et soupirs, qu'elle est indifférente, étrangère, hétérogène à notre sort. Altérité radicale et insurmontable. Et même quand nous croyons comprendre, saisir, dominer, il suffit d'un rien pour que nos édifices basculent et que tout retourne au chaos. 

Faut-il alors se détouner, se replier sur la seule humanité, vouloir tirer de l'histoire humaine le seul sens qui nous soit accessible ? C'était la tentative du XIX siècle (Hegel, Comte,  Marx etc). Nous savons aujourd'hui que cette position est intenable. Le refoulé fait retour, et la nature revient en quelque sorte dans nos préoccupations, nous obligeant à compter avec elle. C'est dire aussi qu'une approche purement sentimentale n'est plus de mise : c'est avec les moyens de la science la plus évoluée et la plus exigeante qu'il faut redéfinir notre position dans la planète (et non plus sur la planète), si toutefois nous désirons continer d'y vivre.