Ce fut une étonnante expérience. J'en parle au passé, car il me semble que pour l'essentiel l'oeuvre est faite. Quatre semaines d'inspiration ininterrompue, c'est tellement extra-ordinaire, tellement rare, tellement gratifiant que je ne saurais assez célébrer la divine Muse. Pensez donc : se réveiller avec des idées plein la tête, écrire presque d'un jet tous les matins, être en gestation quasi permanente, que parfois cela en devient presque pénible ! Mais quoi, je ne me plaindrai pas : ce fut une fête, et maintenant que le processus se ralentit, glissant doucement vers sa fin, je rends grâce à toutes les forces, obscures et lumineuses, qui m'ont porté sans discontinuer, du début à la fin. Je ne parle pas de la qualité, dont je ne puis juger - un auteur est inapte à évaluer la qualité littéraire de son travail, il ne peut juger que de sa propre sincérité et authenticité, le reste relevant d'autrui. Tout ce que je peux dire c'est que j'aurai connu une qualité de bonheur, pour moi, absolument exceptionnelle !

Le projet, quasi dément je l'avoue, était d'écrire pour mon propre compte, une sorte de poème moderne, absolument moderne, selon le canevas des Anciens : peri phuseos, "de la nature des choses", ou, "de l'origine des choses" comme firent jadis Empédocle, puis Lucrèce, qui inconstestablement s'inspirait de la forme et de l'esprit d'Empédocle, tout en exposant lucidement une thèse épicurienne. En fait je convoquais les grands auteurs qui m'ont inspiré tout au long de ma vie, les "amis", Héraclite, Empédocle, Démocrite, Epicure, Montaigne, mais aussi bien Bouddha, Lao Tseu, Tchouang Tseu, Li Tai Po, Han Chan, et quelques autres. En cours de route, sur ma propre route, je les rencontrais à l'aventure, non par intention, mais de ce qu'ils se présentaient à moi sur le mode du kairos : rencontre à la fois fortuite et nécessaire. Puis je me suis aperçu que parmi tous ceux-ci Lucrèce revenait le plus naturellement, sans que j'aie songé le moins du monde à lui emprunter quoi que ce soit. Je me suis aperçu qu'il y avait en moi je ne sais quelle disposition intimement lucrétienne, qui faisait que par un accord inaperçu, je retrouvais en moi une sensibilité, un mode de penser et d'exposer, qui étaient les siens autant que les miens : con-venance, con-fluence qui aurait pu irriter, mais dont je décidais finalement de l'assumer. Que le lecteur me pardonne : s'il voit Lucrèce dans tel de mes passages, ce n'est pas Lucrèce, c'est bien moi, en résonance consciente et assumée avec lui.

Pour un tel projet il fallait une exposition extrêment souple. Comment en effet exposer poétiquement des idées, mais aussi des images, voire des souvenirs, des rêves, des impressions fugaces, des rêveries semi-conscientes, du lyrique, du tragique, de l'ironique, du sarcasme, sans verser dans l'érudition ou la lourdeur de l'exposé savant ? Comment lier philosophie et poésie, image et pensée, sensibilité et raison ? Il y fallait un vers extrêmement ployable, souple, divers dans son rythme et sa forme. Il fallait inventer. Eviter l'écueil de la régularité. Bannir l'alexandrin, en règle générale, pour ne l'utiliser qu'exceptionnellement, à titre de sentence par exemple. Et que dire de la rime : exceptionnelle elle aussi, venue ponctuer à l'occasion, sans s'imposer jamais. Bref utiliser parfois les éléments classiques de la prosodie sans en être l'esclave. Et puis, les Anciens pratiquaient en général le dactylique, long vers de six temps forts, comme dans Homère, Empédocle ou Lucrèce, ce qui en français donnera quatorze ou quinze pieds, vers tout à fait inhabituel, dont il n'existe aucun exemplaire dans notre poésie. Mais l'amplitude, la solennité, la gravité de ce rythme conviennent à certains passages, pour lesquels l'alexandrin manque de vastitude. (Rien de plus inepte que de traduire Lucrèce en alexandrins, on y perd, en sus du rythme, une quantité impressionnante de syllabes et de pieds, réduisant le texte à la portion congrue - c'est encore pire avec Homère). Bref, je me suis efforcé d'utiliser toutes les ressources de la langue et de la versification pour coller le plus fidèlement possible à la logique du coeur.

J'ai reclassé l'ensemble pour offrir au lecteur une édition cursive, du début à la fin. Peut-être y ajouterai-je de ci de là quelque pièce nouvelle, si la Muse le veut bien, sinon je m'arrêtrai en l'état.

Je souhaite au lecteur bonne lecture, beaucoup de joie et d'allégresse ! Puisse-t-il entendre aussi bien les âpres vérités que les joyeuses, et goûter ce qui est, pour l'auteur, avant tout une oeuvre d'art !