CHANT SIXIEME

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Anachronique, archaïsant
Hellénisant, latinisant, taoïsant, bouddhéisant,
Supramoderne à l'aventure
Je vais par tous les temps
Sans souci des époques, des modes,
Alliances et convenances.
La vérité est de tous les temps
Toujours cachée, toujours présente,
Elle n'a que faire de nos savoirs,
De nos humeurs, de nos tumeurs.

Le premier, Démocrite en a fixé la norme :
"Ce que sont les choses, réellement
Nul ne peut le savoir". Et pourtant
Il rêvait de fixer les effets à la cause
De construire un écheveau total des causes et des effets
Pour enserrer tout l'univers dans des mailles de fer.
Le mot n'est pas la chose, entre les deux
Plus haut que l'Olympe radieux, plus profond que le Tartare,
Un écart infranchissable. A dire vrai
Ce qu'est la chose, aucun savoir, jamais
N'en dira la substance : nous disons "chose"
Mais ce n'est pas la chose, un simple mot
Pour désigner des processus inconnaissables
Des milliards de réactions électriques et chimiques,
Des cataractes, des tourbillons, des avalanches,
Des océans bouillonnants qui se font , se défont
Plus vite que la lumière.
Que la science décrive avec justesse, de mieux en mieux
Il reste un reste, qui se déplace tel un furet
Qui court, qui court, qu'on n'attrappe jamais.
Que l'on soit à Ephèse, à l'époque des dieux grecs
0 Rome, à Florence aux siècles d'or
Ou de nos jours, dans les arènes étincelantes du savoir,
Rien ne change : le même écart
Sépare le discours de la réalité. Entre les deux
Le rapport est de biais, fluant, confluant, difluant.
Parlant, on croit dire les choses, et l'on ne parle
Que de soi, de son désir et de son ignorance.
Le premier, Démocrite
Enonce la norme : Alètheia, c'est la distance,
La loi du Dire divisé, dans lequel
Le sage assume son destin d'être parlant, d'être mortel
Sexué par la langue, destin sans perspective
Autre que d'accueillir l'incomplétude,
Et d'en faire la loi de son désir et de sa vie.