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Non le mourir n'est pas si redoutable. C'est un instant si bref
Que nul ne peut le percevoir. Je revois
Dans sa chambre de souffrance le vieil homme
Gisant sur son lit de malade, les yeux
Fixant les carreaux de la fenêtre, comme si
Son âme toute voulait s'affranchir, partir
Et s'élever, loin des affaires des hommes, dans le grand ciel
Ouvert, et flotter, libre, insoucieuse, dans l'infini.
Souffre-t-il ? Je ne sais. Il semble serein, mais je ne sais quelle angoisse

Passe dans son regard comme une ombre striée de noir

Entre les paupières mi-closes. Soudain
Il se tourne vers nous : "J'ai mal au dos", et l'infirmière
S'avance pour le soulever, un peu, par les épaules.
Il se contracte, et dans un souffle :"Je tombe"
Il tombe.
Il est mort.
Une homme était là, souffrant, mais vivant. Et maintenant
Personne. Un corps sans vie. Un cadavre.
La mort, la faucheuse est passée. Si vite
Que nul n'a pu la voir. Avant, après - entre les deux
La coupe. Réel pur, inexprimable.
Un minimum, qui change tout.
A jamais en dehors, hors de prise, hors langage
Plus vrai que toute vérité qui se dise.

 

Naissance et mort sont les deux bornes
Entre lesquelles nous flottons, nous voguons
Incertains du rivage et du port.
Mais le port, à la fin, jamais ne manque
Egalisant toutes les conditions.
A regarder les choses en arrière, depuis la fin
On se prend d'une immense pitié pour les mortels
Tous les êtres sensibles, hommes et bêtes, voués au trépas ;
Si futile, si vaine alors nous apparaît la vie,
Cet effort, cette fureur, ces transports
Et cette frénésie sans terme ni repos.
Alors, brisant le cercle du vouloir,
L'âme se détache, se distancie, s'exile, se retire
Du combat insensé, perdu d'avance,
- Morte au vouloir. Laissant là les héros,
Les dieux sanglants de la fortune et du pouvoir
Elle prend refuge sur ces hauteurs de la sagesse
Où poètes et penseurs ont défriché la terre,
Les vallons abondants où coulent les rivières,
Et dans un joli bocage ont érigé pour les hommes
De tous les temps, de toutes conditions,
Ce jardin temporel, parmi les roses
Les fontaines jasantes, les nymphes, les roseaux
Cet oasis de la sagesse et de la volupté