"Je me suis souvent étonné qu'on ait dit tant d'âpres et violentes invectives contre Epicure dans les siècles qui se sont écoulés après lui, quand son esprit admirable, la grâce de son langage, la bonté de son naturel, la douceur de sa conversation, enfin la tempérance qu'il avait gardée dans toute sa vie, et la constance qu'il fit paraître en sa mort l'avait rendu si cher à ses amis, si admirable aux yeux de ses disciples et si estimé des Athéniens". William Temple, "Sur les jardis d'Epicure" 1685, Coll Rivages 720 p 38.

C'est un heureux hasard qui m'a fait découvrir ce petit livre inconnu, que je lis présentement à petites gorgées, et dont je n'ai pu résister à publier cet extrait, qui, pour mon plus grand plaisir, rend justice à ce malheureux Epicure, injustement honni et méprisé, et calomnié par la cohorte innombrable des mauvais coucheurs : Stoïciens jaloux, Galiléens fanatiques, Sectateurs de tous bords. Que l'on ne partage pas ses idées n'est pas une raison suffisante pour les déformer : il y a là dessous quelque chose de suspect, une intention malveillante, une volonté de nuire à tout prix, de nier, de salir. Que lui reproche-t-on au juste ? De rendre la religion inutile, de soutenir impudemment que l'homme puisse, par ses propres moyens, se bâtir une existence heureuse, sans sacrifices, sans prières, sans rites propitiatoires, sans culpabilité, sans jalousie, envie ou haine, de vivre libre dans un monde difficile, bref de se passer de prêtres, de clergé et d'institutions religieuses. C'est une machine de guerre, mais totalement pacifique, bienveillante et généreuse, contre un Pouvoir séculaire, dont les effets désastreux sont aisés à repérer : aliénation, servitude, espérance béate, crainte du châtiment éternel, culpabilité, infantilisation, sans parler de ce marchandage ridicule qui consiste à implorer une assistance divine au prix du renoncement à la liberté. Le même débat se retrouvera au dix-septième siècle lorsque Spinoza quittera la synagogue, honni par ses anciens corréligionnaires.

Il y a de la beauté dans ce geste souverain : prétendre se passer de maîtres. Et les maîtres des maîtres ce sont les dieux. Dis moi quel est ton dieu, je te dirai qui tu es.

Lisant plus attentivement l'histoire de Julien l'Apostat j'en suis venu à nuancer mon jugement. S'il a bien rompu avec la religion chrétienne, s'il a effectivement tenté de restreindre le pouvoir des prêtres et des evèques, restauré pour un temps les anciennes pratiques païennes, je le vois avec consternation se rendre au Culte de Mithra, se faire initier à ses mystères, se poser comme Grand Pontife d'une religion solaire, entreprendre la conversion plus ou moins forcée de la population au nouveau culte, bref remplacer un délire religieux par un autre. Et c'est au nom de cette nouvelle théologie, dans le projet fumeux de faire l'unité du genre humain sous la bannière du Dieu Soleil, qu'il entreprend une guerre ruineuse et désastreuse contre les Parthes. C'est dans cet engagement fatal qu'il perdra la vie, transpercé d'un javelot. Il meurt à trente-deux ans, à peu près à l'âge d'Alexandre, auquel il s'était malencontreusement identifié. - Est-il bien raisonnable de remplacer une religion par une autre ? Ne vaut-il pas mieux, faisant le deuil de celle où l'on fut nourri, de pousser à terme le processus, d'accomplir la désaliénation, et de se poser enfin, nu et libre, dans un monde libéré ?