Pour développer une authentique conscience du corps propre il ne suffit pas de pratiquer une activité sportive : en général le corps y est abordé sous l'angle de la maîtrise et de la domestication. On répète les exercices jusqu'à obtenir une efficacité maximale. Alors le geste et le mouvement se développent de manière automatique. C'est évidemment très utile. Sur la base de réflexes efficients on pourra monter des habitudes supérieures, comme cela se voit chez les champions de toutes catégories. Cela est vrai également pour les autres artisanats et arts mécaniques. Relire le célèbre chapitre où Tchouang Tseu décrit l'agilité du nageur évoluant au milieu des courants, ou l'aisance supérieure du boucher découpant le boeuf. Cette capacité fait de l'homme un homo technicus, grâce à quoi il a pu survivre en milieu hostile, s'adapter à toutes les situations, et imposer son règne sur les autres. En fait on y voit une double articulation : celle de l'esprit et du corps et celle du corps-esprit au milieu ambiant. Que l'une de ces deux manque et tout le travail est compromis. L'originalité de la position chinoise est de montrer que de se couler harmoniquement dans les méandres du changement ambiant est plus efficace que de vouloir le dominer : l'homme sage ne lutte pas contre les éléments, il apprend à en tirer parti dans la souplesse d'un "non-vouloir", qui n'est nullement une abdication, mais une intelligence supérieure de la situation. Le général n'engage la bataille que lorsqu'il a déjà vaincu au regard de la situation qu'il a su infléchir à son avantage.

Plutôt que de lutter et de s'opposer, se couler dans la trajectoire pour l'infléchir à son avantage.

Cette dernière remarque nous met sur la voie de l'authentique conscience du corps : plutôt que de vouloir domestiquer le corps en vue de la performance, artisanale, sportive ou autre, il s'agit d'apprendre à l'écouter. La voie royale est celle de la respiration consciente qui accompagnera tous les mouvements, toutes les postures. On peut lever un bras sans y metrre la moindre attention, le bras sera léger, désivesti, inhabité. Au contraire, soulevez un bras en y mettant toute l'attention dont vous êtes capable, en y mêlant une profonde respiration, votre bras sera volumineux, lourd, immense, et si vous relâchez, il tombera comme une masse. Pour un peu il entraînerait tout le corps dans sa chute, et si vous laissez faire sans résistance, vous pourrez en effet chuter à terre, entraîné par la masse. Et de même pour toutes les autres parties du corps. Vous découvrez avec surprise, et enchantement, que votre corps tout entier est une immense vie, inconnue et mystérieuse, dont votre esprit n'a qu'une connaissance fragmentaire et atomisée. 

Le bienfait principal de la relaxation, outre son utlité psychosomatique ou thérapeutique, est de nous apprendre à vivre le corps, à vivre dans le corps, au lieu de nous perdre en ruminations stériles.

Cette opposition entre les deux manières de vivre reprend assez bien celle que les Orientaux font entre la Voie externe, celle du Karaté ou du Tae Kwon Do par exemple, et la Voie interne, comme le Yoga ou le Tai Chi, pour laquelle compte moins la technique parfaite que l'expérimentation inlassable des états de conscience induits par le travail corporel. Le bon pratiquant commence par la Voie externe dans sa jeunesse puis, à l'âge mûr, évolue vers la Voie interne qu'il pourra pratiquer jusqu'à la fin de sa vie : le travail musculaire cède en importance à la connaissance. Ce n'est pas un hasard si la tradition chinoise présente volontiers de vieux maîtres, sveltes, humoristes et bienveillants : ils sont parvenus à un degré de sagesse supérieure, dans l'unité du corps-esprit.