J'écris comme d'autres parlent, oubliant ce qu'ils ont dit. Ce qui fait que je suis, chaque matin, au matin du monde, réorganisant tant bien que mal l'espace et le temps. C'est l'écriture qui m'y autorise, m'y invite et m'y prie, c'est en elle que les choses se disposent à nouveau, recouvrant un peu d'ordre dans le chaos. Privez-moi de cette recette, je suis un homme à demi mort, comme je l'étais tout le temps de mes séjours en clinique. Je dis recette, mais le mot est impropre, c'est le pharmakon, c'est la panacée souveraine contre les troubles de l'âme et le désordre de l'esprit : écrire c'est bâtir un monde, c'est une activité démiurgique, c'est se rendre nécessaire à soi-même, se donner un corps et une âme, se projeter à nouveau, singulier, requalifié, dans un monde sensible et vivant.

      "Et vie nouvelle, nouveau sang

      Je les puise dans le libre monde" (Goethe)

"Je suis, j'existe" concluait Descartes après de longues ratiocinations métaphysiques. Il me suffit à moi de considérer mon clavier et de commencer à taper sur les touches. Des mots apparaisssent, dessinent des lignes noires sur le blanc, des phrases, des entrelacs, des cercles, des figures, des rythmes : Ruthmoi, en gerc, ce sont d'abord des figures, avant de désigner des scansions dans la ligne sonore. L'écriture c'est d'abord du corps, entendons une respiration, un rythme cardiaque, des sensations, des humeurs, des images perceptives, des tendances inconscientes, et tout au bout de la chaîne, des mots, des assonances, des préférences, des affinités, des complicités sonores - comme chez le poète où chante, dans le mot, d'autres mots donnés par les associations et les consonances : roseau, rose, rosée, rosace, et le reste à l'avenant. Laissons faire, ne contrôlons pas trop, surtout ne raisonnons pas trop, et le reste suit...

Tout cela, certes, n'est guère philosophique. J'assume. J'aime que la parole philosophique vienne conclure une mélodie, et non la solliciter. Il faut partir du sensitif, accueillir l'émotif et finir par le discursif. L'inverse étouffe la sensibilité, brise le surgissement fécond et stérilise la pensée. Poésie d'abord.

Le 18 mai 1833, Vigny écrit dans son journal, au sujet de l'Empereur Julien, dit l'Apostat : "Je ne puis vaincre la sympathie que j'ai toujours eue pour Julien l'Apostat. Si la métempsychose existe, j'ai été cet homme. C'est l'homme dont le rôle, la vie, le caractère m'eussent le mieux convenu dans l'histoire".

Voilà une opinion singulièrement antichrétienne chez un poète supposé chrétien. Rappelons que Montaigne n'était pas en reste, qui place au centre du second livre des Essais un chapitre "Sur la liberté de conscience" qui fait ouvertement l'éloge de l'Empereur philosophe. Remarquons en outre que Montaigne dispose soigneusement au centre de ses livres le chapître essentiel, comme il fit pour La Boétie au livre premier, et pour Julien dans le second. Voilà qui établit une parenté secrète entre ces deux figures : mettre Julien au même rang que La Boétie c'est un pari risqué. Les Inquisiteurs, chargés par la papauté de surveiller le texte de Montaigne, se sont-ils aperçus de la manoeuvre ? Quoi qu'il en soit, en philosophe, Montaigne prend ses distances, et truffe son texte d'auteurs latins et grecs, en qui il admire le véritable esprit philosophique.

Un apostat, dans la terminologie chrétienne, c'est un renégat, un sujet qui, ayant été baptisé selon les rites, se déjuge et renie la doctrine. Julien a été effectivement baptisé, mais contre son gré, et il estimera qu'un tel acte, imposé par autorité, n'a aucune valeur. Il n'est apostat que pour les autres, pas pour lui-même. Mais à tout prendre, ce problême se pose pour tout sujet à qui on a imposé une religion à sa naissance. Moi aussi je suis un apostat, et j'en connais beaucoup d'autres. La liberté de conscience, pour reprendre le titre du chapitre de Montaigne, c'est précisément l'acte par lequel on examine librement les doctrines reçues et celles qui ne le sont pas, pour en juger souverainement par soi-même. Hors de quoi rien ne vaut. C'est vers la quinzième année que j'ai pris conscience que je ne pouvais supporter plus avant les préceptes moraux que l'on m'avait inculqués, et moins encore les aberrations théologiques dont le non-sens irritait ma jeune intelligence. Sans parler de cette diabolisation du corps, et du sexe, dont les effets ravageurs infestaient mon adolescence. J'étais épris de la beauté antique, dans les textes poétiques, dans les sculptures qui me stupéfiaient, dans les monuments, que je brûlais de visiter au plus tôt, quand je serais enfin délivré de la gangue étouffante de l'internat. Je comprends parfaitement le rejet brutal que Julien effectua dès son adolescence, son amour inconditionnel de la tradition hellénique, son projet de restaurer les anciens dieux, voire son adoration du Dieu solaire, considéré comme la source et la cause de toute lumière et de toute beauté. Paganisme solaire, qui dit mieux ? Bien sûr, je suis un homme de mon temps, je connais un peu ce que la science nous dit de l'univers, depuis longtemps désacralisé et profanisé, mais tout cela ne m'empêche nullement, en poète, de me sentir ragaillardi et régénéré par la lumière, enthousiasmé par la beauté des végétaux innombrables, et de respirer, en vagabond impénitent, en clochard sublime, le vaste monde, de chanter les joies du corps, les délices de l'âme, et de célébrer en tout la créativité infinie de la nature.