Mon intention n'est nullement de faire pleurer dans les chaumières. J'aimerais, à choisir, plutôt faire rire, mais n'étant pas, de nature, un joyeux drille, je ferai ce que je peux : rire et philosopher, disait Epicure. Ma foi, je ris volontiers quand l'affaire s'y prète, mais elle ne s'y prète pas toujours.

Moira, chez les Grecs, était une sorte de divinité qui présidait à la distribution des lots, d'où l'idée de destin, lequel exprime bien le fait que des conditions nous sont allouées dès le départ, que nous n'avons pas choisies et avec elles il faut bien se débrouiller. Le sort, le lot : meros ou moira. L'un voit le jour "coiffé", béni des dieux, favorisé de la Fortune, l'autre naît dans un bouge. L'un a des parents aimants, l'autre non ; l'un est inscrit dans une religion officielle qui l'entoure, mais l'aliène aussi, l'autre ne connaît que la rue, la violence, l'esseulement, et ainsi de suite. Dis moi ton lot, je te dirai, sinon qui tu es, du moins à quoi tu auras affaire dans ton existence, ce qui conditionnera une grande part de tes choix.

On ne choisit pas son lot, mais on peut, en théorie, choisir ce qu'on fera de ce lot. Encore faut-il s'apercevoir que ce lot existe, en quoi il consiste, en quoi il nous détermine, quelle importance il convient de lui donner, et enfin s'il convient de l'assumer ou de le rejeter. On dira que chacun sait bien quel est ce lot ; je n'en suis pas sûr. Parfois il faut bien des vicissitudes pour en prendre conscience. La liberté apparente d'une jeunesse frivole peut nous cacher longtemps le destin que nous traînons sans le savoir : samsâra, encore, fatalité de ce qui a été dit (fari, fatum) par les autres avant nous, et qui nous impose telle identité, telle fonction, telle destinée. On m'a fait catholique sans me consulter, resterai-je catholique ? Dans cette religion, pour faire face à cette difficulté, on propose au jeune, parvenu à l'âge des décisions, de "confirmer" son appartenance : c'est admettre implicitement qu'il puisse ne pas le faire. 

On m'a voulu ingénieur. Je me suis découvert poète. Tant pis pour la famille, soyons poète.

Au niveau des engagements conscients, sociaux, professionnels, politiques et autres, il est encore relativement facile de rompre l'enchaînement et d'opter pour soi. La chose est bien plus difficile pour les fondements symboliques ultimes qui déterminent en grande part notre identité. Pour ne parler que de moi, que je connais un peu mieux que je ne connais les autres, j'ai hérité d'une situation plombée par la mort précoce de mon père, décédé avant ma naissance. C'est une difficulté symbolique majeure qui m'est littéralement "tombée dessus" et que je n'ai découverte qu'avec l'entrée dans le langage. "Pourquoi n'ai-je pas de père comme tous mes camarades ?". La singularité de ma position familiale, que je ne voyais pas dans les toutes premières années, m'apparut infailliblement par la suite et détermina certains troubles de comportement dont je ne dirai rien ici, et qui auraient dû alerter mon entourage. Ne pouvant formuler mes questions en langage clair, et ne recevant par ailleurs aucune réponse sensée à mes maladroites sollicitations, je ne sus m'exprimer que par de pénibles symptômes, qui achevèrent d'obturer la situation. Ma chance, plus tard, ce fut, alors que je n'étais jusque là qu'un pauvre cancre à l'école, de m'enthousiasmer pour les études classiques, de m'ouvir à l'art et à la beauté. Dès lors le questionnement primitif trouva une issue sublimatoire dans les études. Je devins bon élève, je déplaçai toute la problématique dans la poésie, et cherchai, sans en avoir pleine conscience, une réponse personnelle dans les oeuvres des poètes. Ratage fécond, mais ratage : à telle question, si personnelle, si intime, si décisive, seule convient une réponse absolument personnelle.

Rétrospectivement je vois que ma vie s'est organisée, inconsciemment, autour d'un projet : ce trou béant dans la subjectivité il était impossible de le boucher. Le père qui manque, personne ne peut le remplacer. Et qui voudrait s'y atteler, comme un beau-père par exemple, sera instantanément destitué de sa prétention. Mais il faut un tenant-lieu, quelqu'un qui puisse non pas le remplacer, mais signifier quelque chose de consistant dans la position paternelle. La tentation, à laquelle j'ai longtemps cédé, était de me munir d'une kyrielle de pères imaginaires, que je trouvais facilement dans la littérature. Solution boîteuse : d'un père imaginaire on fait ce qu'on veut, il n'oppose aucune résistance, il est "ployable à tous sens". Entre la détestation du beau-père, considéré comme caduc, et la vénération de pères imaginaires, il reste une place, symbolique et efficiente, qui resta longtemps vacante. Je dois à la vérité de dire que seule la présence du thérapeute, et son action éclairante, sont aptes à remanier et à clarifier la situation. Et encore ! J'avouerai, toute honte bue, que cela même s'avèra très difficile, perpétuellement incertain et bancal. Je finirai vraisemblablement avec un trou dans la poitrine que je n'aurai jamais su amender. En fait il ne s'agit pas de combler le trou (dans tout deuil il faut accepter que le défunt est irremplaçable comme tel, et il est sot de penser qu'un amour se puisse remplacer) mais de mettre en place une instance psychique, un symbole, un jeu de paroles efficient, qui permette d'assurer le passage du passé au présent et à l'avenir. Restaurer les forces de transmission afin de reconstruire symboliquement la lignée, et lui donner une perspective d'avenir.

En dépit de tout, je suis bien le fils de mon père, encore que cette phrase n'ait encore aujourd'hui que peu de résonance émotionnelle. Ce père est, en dépit de tout, une image abstraite, incorporelle, comme flottant dans le ciel des idées. Le défaut de chair et d'image charnelle reste, comme un trou noir, une force d'attraction mortelle contre laquelle il me faut lutter perpétuellement, au prix d'une déperdition continue d'énergie. C'est mon lot, et celui-là je ne sais pas en venir à bout. Cela me condamne, bien malgré moi, à retomber périodiquement dans les affres, dont je reviens tout aussi régulièrement, au prix d'un effort considérable. D'où une cyclothymie pérenne. Mais après tout je ne suis pas le seul à connaître ces balancements, ces alternances d'humeur. Je me sustente par l'activité symbolique, philosophie et poésie, aujourd'hui largement délestées de leur pesant d'imaginaire, pour y affirmer avec vigueur une liberté chèrement conquise.

Sans doute mourrai-je comme j'ai vécu. Je ne crois plus en un changement radical. Comme Montaigne "je vis du jour à la journée", sachant bien que toute existence est conditionnée, en dépit de tout, par son lot inconscient, et sans y voir justification ou excuse à la lâcheté, que tout existence reste incomplète, inachevée, partielle et partiale. Je citerai le vieux Hölderlin, dans sa tour de Tübingen, jetant un poème sur une planche de bois, qu'il offre au brave menuisier qui l'héberge :

                 "Les lignes de la vie sont diverses

                 Comme des chemins et les frontières des montagnes.

                 Ce que nous sommes ici, un dieu là-bas peut le parfaire

                 Avec des harmonies, récompense éternelle et paix".