Sur la question de l'existence ou de la non-existence des dieux, je vois trois attitudes possibles : y croire, s'y opposer, ou alors, fort élégamment, déclarer qu'on ne sait pas, et qu'au fond la question est sans grand intérêt. Epicure s'est rendu célèbre, entre autres choses, par une attitude fort cavalière à cet égard, en propulsant les dieux dans l'éloignement incommensurable des intermondes, où ils jouissent, c'est évident, de la vie bienheureuse et incorruptible, sans se soucier une seconde de ces hommes qui les craignent, ou les invoquent ou les injurient. "Noblesse oblige" : qu'auraient-ils de commun, en effet, avec cette race misérable de mortels voués au malheur et à la mort, incapables de stabilité mentale, emportés pas le flux tumultueux des passions ? Epicure est-il sincère ? Faut-il le croire lorsqu'il déclare que les dieux existent, que nous en avons  une réprésentation évidente, et que c'est respecter leur nature et leur dignité que de leur attribuer la félicité et l'incorruptibilité ? Ou n'est-ce qu'un athéisme déguisé, qui compose avec les croyances du jour pour éviter les foudres ? Ce qui est sûr c'est que cette solution élégante évite les débats : croyez ce que vous voulez, l'essentiel est de revenir à la considération de la souffrance et de travailler à vous en guérir. N'ajoutons pas de stériles débats théologiques aux difficultés déjà assez nombreuses de l'existence, qui devraient mobiliser toute votre énergie. De toute manière vous ne pouvez compter que sur vous même : " Il est sot de demander aux dieux ce que vous pouvez obtenir par vous-même". Tout au plus peut-on voir dans les dieux des exemples auxquels rapporter la conduite, une sorte d'idéal du moi si l'on veut, mais inaccessible comme tout idéal. En toute rigueur le divin est trop éloigné, dans tous les sens, pour compter efficacement dans la conduite de la vie. Les religieux de tout poil se s'y tromperont pas, et longtemps l'appellation d'épicurien sera synonyme de mécréant et d'athée. "Ci-gît Spinoza, crachez sur sa tombe".

Il me semble évident, quant à moi, que l'épicurisme marque le temps de l'éloignement du divin, juste avant que par une sorte de retournement spectaculaire, il fasse une entrée nouvelle et fracassante sur la scène mondiale sous les espèces du christianisme. Il est intéressant de remarquer comment l'épicurisme oppose une résistance farouche, mais finalement vaine à la montée de la nouvelle religion, qui s'imposera inéluctablement dans l'Empire romain, puis dans la totalité des pays européens. L'épicurisme s'adresse à l'individu, c'est une sagesse privée ; le christianisme aux masses, c'est une religion publique. Il faudra attendre les dix-septième et dix-huitième siécles pour assister à un nouvel éloignement du divin, puis, progressivement, à l'étiolement de la croyance.

Il est extrêmement stimulant de faire le rapport entre l'épicurisme et le bouddhisme, comme je fais souvent. Bouddha ne nie pas les dieux, il les situe dans un des cinq ou six royaumes "mentaux" qui représentent les diverses conditions de l'homme (les dieux, les esprits affamés, les animaux etc), images symboliques des états de conscience, des diverses dispositions fondamentales de la psyché. L'homme vit au royaume des animaux tant qu'il n'agit que par instinct, dans le royaume des esprits affamés quand il est guidé par l'envie, la colère et la haine, un dieu quand il se croit doué d'immortalité et de félicité. Libre au vulgaire d'imaginer des dieux bienheureux, mais ce ne sont que des projections de l'imagination. D'ailleurs les dieux ne sauraient atteindre le nirvâna, ils sont victimes de leur condition illusoire. Seuls les hommes, êtres sensibles et souffrants, mais capables de perfectionnement mental, peuvent évoluer et progresser sur la Voie. L'idée centrale, la voici, répétée mille fois : "Sois à toi-même ta propre lampe". Ne compte ni sur les dieux, ni sur les offrandes ou les sacrifices, ni sur personne que sur toi-même. - Voilà qui est clair.

On peut bien rencontrer à l'aventure un ami, ou un maître de sagesse, on peut avancer à leur contact, mais il ne fera pas le chemin à notre place.

C'est le paradoxe de la solitude, qu'il faut distinguer de l'esseulement. L'esseulement ne devrait être qu'un moment, celui où l'on prend conscience qu'on est bel et bien seul à naître et à mourir, que nul ne peut ressentir et vivre ce qu'on vit, moment du délaissement radical que l'on connaît dans certaines conditions dramatiques ou tragiques, mais qui est aussi le moment de la vérité. Mais ce serait morbide que de se complaire et de s'éterniser dans cet état, car cette condition est celle de chacun des humains, et que dès lors il existe une condition universelle dans laquelle on peut s'inscrire en conscience. Solitude certes, mais solidarité de destin. Alors commence le chemin : j'accepte l'aide, je la donne quand je peux, mais je sais de science sûre qu'elle n'efface pas la solitude qui est la dignité de chacun. 

Ce qui est admirable dans ces deux sagesses, celle d'Epicure et celle de Bouddha, c'est que la solitude invoquée et proclamée, fondée sur la vérité tragique, ouvre cependant sur une positivité de la liberté. Seul face aux dieux, qu'il existent ou qu'ils n'existent pas, seul face au destin, l'homme peut nouer quelques liens précieux d'amitié philosopique ou de solidarité active, dans la conscience partagée de l'oeuvre à accomplir. La sagesse, fondamentalement, se veut transmission.