Voici les deux premières strophes du "Désespoir" d'Alphonse de Lamartine, pièce assez rugueuse et justement désespérée des Méditations poétiques. Je la donne ici pource qu'elle me semblait injustement méconnue, en dépit de sa valeur incontestable.

 

             Lorsque du Créateur la parole féconde

             Dans une heure fatale eut enfanté le monde

                         Des germes du Chaos,

             De son oeuvre imparfait il détourna sa face

             Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,

                         Rentra dans son repos.

 

             

             Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;

             Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,

                         Tu n'es rien devant moi.

             Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;

             Qu'à jamais loin de moi le destin soit ton guide,

                          Et le Malheur ton roi.

 

La suite du poème est une longue diatribe qui expose les ravages du destin et du malheur :

              "Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire

                            Commença de souffrir"

On songe à Schopenhauer, qui n'était certes pas en reste, mais à Leopardi aussi, et à Vigny. Décidément il se passe quelque chose dans la conscience de l'homme dans la première moitié du dix-neuvième siècle, qu'on aurait tort de ramener, comme on fait d'habitude, à la mode romantique. Cette désaffection à l'égard de Dieu, assez générale dans les têtes pensantes de l'époque, mérite un examen plus soutenu. Quelque chose est en marche qui annonce nettement la période contemporaine. Il suffira à Nietzsche de rassembler les éléments épars, de les synthétiser, et nous avons le tableau de ce qu'il appelle le nihilisme européen, aboutissement d'une évolution millénaire qui commença en Grèce avec l'affaiblissement de la conception tragique de l'existence.

J'aime particulièrement le vers : "Roule au gré du hasard dans les déserts du vide" qui exprime fortement la condition de l'homme moderne, cet a-theos, non pas forcément athée, mais privé de dieu, le "a" de atheos ne marquant pas l'opposition mais la privation. Remarquons que dans Sophocle "atheos" qualifie Oedipe, triste héros de la déréliction, privé de recours et de secours, entamant le long périple de la déchéance qui le mène à Athènes pour y mourir.

C'est de l'esseulement métaphysique, de la solitude originaire qu'il est question ici. Que des structures organisationnelles de certaines sociétés puissent empêcher ou retarder la prise de conscience de cette solitude ne signifie pas qu'elle soit évitable. Elle repose au fond du coeur comme une évidence douloureuse à laquelle il faudra bien faire face un jour, ne serait-ce qu'à l'heure du trépas, lorsque se révèle la caducité indépassable de toute existence. Cette conscience de la dernière heure, j'estime qu'il serait préférable d'y accéder plus tôt, quel qu'en soit par ailleurs la douleur. Les poètes sont des hommes qui auront su la vérié avant les autres. Ce n'est pas le moindre de leurs mérites.