La représentation d'un Bouddha squelettique, émacié, est fort rare en Orient. Je n'aime pas cette figure. Pas davantage les Bouddhas ventripotents, rigolards et rabelaisiens qui ont fleuri en Chine. J'aime le regarder comme un homme ordinaire, justement proportionné, bien fait de corps et d'esprit, avec ce demi-sourire quasi imperceptible, si énigmatique, qui lui confère je ne sais quelle majesté discrète, toute de réserve et d'attention intérieure. Cette présence est si forte qu'elle vous saisit d'étonnement : est-il possible qu'un tel homme ait pu exister, marcher parmi les hommes et tracer une route praticable pour les hommes ? Dans mon imaginaire personnel cette figure s'oppose du tout au tout à celle du Christ, comme la sagesse s'oppose à la religion, la sérénité à la convulsion, la beauté à la violence. Je ne sais s'il existe quelque chose comme le nirvâna, à vrai dire non je n'y crois guère, mais il reste cette irradiation de la beauté sereine qui me semble le plus haut degré auquel nous puissions atteindre ici-bas. Ici, pas de pathos de la souffrance, pas de convulsion de la mort. Les choses, pour tragiques qu'elles puissent être, ne sont pas portées à l'incandescence : on vit, on souffre, on meurt, mais il en est ainsi de tous les êtres sensibles, emportés dans le vaste mouvement du temps.

J'ai souvent parlé ici de l'horeur que m'inspirait le Christ en croix, lorsque, enfant, je traînais mon ennui et mon dégoût sous les voûtes sonores de l'église paroissiale, l'accablement que j'éprouvais à la vue de ce torse troué par où coulait une traînée de sang, des ces mains et de ces pieds cloués sur le bois de la croix, de cette horrible couronne d'épines sur la tête, de cette figure douloureuse penchée de côté, de la douleur partout présente, comme enflammée de l'intèrieur et qui faisait suppurer tout le corps. C'était lui, et c'était moi : je ne pouvais me séparer complètement de ce spectacle, qui exprimait quelque chose d'une douleur toute intérieure, diffuse, inexprimable. Moi ausi, d'un certaine manière, je parcourais les douze stations de la crucifixion, sans savoir pourquoi celle horreur m'était infligée, en raison de ne sais quel crime que j'aurais commis sans le savoir. Fautif paraît-il, en vertu d'un péché original dont je ne pouvais me représenter la nature. Ainsi donc tous les hommes sont coupables, mais de quoi, grands dieux, de quoi ? La vie, la simple vie serait-elle faute, et nous tous fautifs d'avoir été jetés dans une existence que nous n'avons pas choisie, ni souhaitée? N'est-ce pas absurde ? Et celui-là, que fait-il donc sur cette croix d'ignominie, n'aurait-il pas mieux valu qu'il courût les filles et les tavernes, plutôt que de se prendre pour le fils de Dieu, et de nous infliger cette déréliction ? Qui lui demandait d'aller prêcher, de s'offrir en victime à la fureur de la populace, de prétendre témoigner par sa mort de la validité de sa mission ? C'est son choix après tout, ce n'est pas le nôtre, nous n'avons aucune dette. Qu'il assume sa mort et nous fiche la paix !

Holbein le Jeune réalisa un tableau terrible de la mort du Christ. Un homme est couché au sol dans la position du cadavre, maigre, osseux, nu hormis un pagne qui lui couvre le ventre. La tête est légèrement inclinée de côté en direction du spectateur. Tout est glacé, direct, objectif, d'une crauté absolue. Pas de petits anges qui sonnent de la trompette, pas d'amis ou de parents pour l'assister, rien que ce corps pitoyable que l'on vient d'étendre au sol après l'avoir détaché de la croix. Voilà ce que nous sommes après le trépas, voilà ce qu'était le Chist après sa mort. Rien ici n'évoque la gloire, la filation divine, la grandeur du prophète. Un pauvre homme vient de mourir, voilà tout. Que ce soit le Christ cela change-t-il quelque chose à l'affaire ? Oui, parce que c'est le Christ, et que le Christ annonçait le Royaume de Dieu et le Salut des Innocents. Mais lui, le Père l'a abandonné. N'y aurait-il donc pas de Père ? Pas de père qui puisse assurer la survie du Fils ? Non, le ciel est vide, et l'homme est condamné. Voici le résultat final de la vie : un cadavre, et bientôt de la poussière. Pas de salut. Mais s'il n' y a pas de père, y a-t-il encore un fils ? De quoi témoignera le fils s'il est endeuillé, abandonné, s'il est orphelin de naissance ? Non il n'y a pas de père, et pas de fils, il n'y a que des hommes et des femmes. Tous sont orphelins et doivent se débrouiller comme ils peuvent.

Mais alors c'est quoi la vie éternelle ? Nul ne se relève du cadavre qu'il est devenu. Comme dit Dôgen, la cendre ne redevient pas bois. En toute logique le christianisme met en scène, dans la mort du Christ, la sortie de la religion. Hölderlin a raison de dire que le Christ est le dernier héros, celui qui rend sensible par sa mort la mort de Dieu. Mais la solution reste imaginaire: on va chercher je ne sais quel paradis fictif pour recueillir les fidèles, alors que le cadavre dément toute solution de ce genre. Il ne reste en toute logique et raison que de déclarer ceci : la seule immortalité, pour l'homme mortel, c'est celle de la culture, de l'oeuvre qui résiste au temps, de l'enseignement et de l'éducation qui assurent une certaine continuité à l'entreprise humaine. Solution symbolique : elle vaut pour la collectivité, mais que vaut-elle pour l'individu ?

Etait-il bien nécessaire de procéder à une telle dramatisation pour en arriver à une conclusion aussi simple et évidente ? Tant de larmes, de douleurs, de convulsions épileptiques, de remords et de culpabilité ? Ces millions de croix disséminées sur nos chemins de campagnes, trônant dans nos églises et nos catédrales, ces repentirs et ces expiations, ces chemins de solitude et de cilice ? A tout prendre j'en reviens à mes préférences, indéracinables décidément, si sereines et si simples qu'elles me sont comme les fleurs de mon jardin, entre la méditation souriante de Bouddha et l'ataraxie d'Epicure. Ajoutez-y quelques nobles statues d' Athéna et d'Aphrodite, et le vin de Samos, le plaisir sera complet.