Les poètes n'ont pas attendu les déclamations tonitruantes de Nietzsche pour s'apercevoir que Dieu était mort. Dans les années 1850 Nerval écrit la suite des sonnets qui formeront "Les Chimères", d'une fascinante beauté, impénétrable, énigmatique. Je voudrais donner ici quelques extraits, trop rapides, de deux sonnets publiés sous le titre "Le Christ aux oliviers" - remarquables comme chacun pourra voir.

Jésus est dans la nuit profonde de l'angoisse pendant que ses disciples dorment :

   

   "Ils dormaient. "Mes amis, savez-vous la nouvelle ?

   J'ai touché de mon front à la voûte éternelle ;

   Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !

 

   Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !

   Le dieu manque à l'autel où je suis la victime...

   Dieu n'est pas ! Dieu n'est plus !" Mais ils dormaient toujours.

 

Nerval place bien ces paroles dans la bouche du Christ, et non dans celle de quelque agnostique contestataire. L'angoisse du Christ est de découvrir le néant de sa foi brûlante, la supercherie cultivée et propagée, le délaissement absolu de l'homme au seuil de la mort. Dans le sonnet suivant, qu'il faudrait citer en entier, il dépeint la mort universelle : "Tout est mort" avant d'évoquer  le sol désert, les tourbillons confus, les immensités privées de conscience. On songe à la "mort éternelle" de Lucrèce. Puis voici les deux tercets de la fin :

 

   "En cherchant l'oeil de Dieu, je n'ai vu qu'une orbite

   Vaste, noire et sans fond, d'où la nuit qui l'habite

   Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours ;

 

   Un arc en-ciel étrange entoure ce puits sombre,

   Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,

   Spirale engloutissant les Mondes et les Jours !"

 

Ces vers ont l'ampleur, la majesté, la résonance mystique d'un Empédocle ! On croit revenir aux intuitions fondatrices des penseurs de l'origine. Chaos, néant, oeil cosmique, arc-en-ciel, orbite funèbre, tout est là sous nos yeux, révélé. Nerval sonde les profondeurs et ne découvre que le silence éternel des espaces infinis, et, au centre mobile de l'univers, l'orbite immense, comme un trou noir. - Où donc est Dieu dans cette solitude ? 

A cette angoissante question de la mort de Dieu, ou plutôt des dieux, Nerval, profondément pénétré de sagesse païenne, répond de manière originale. Ses recherches ésotériques, mystiques, orientalistes l'ont convaincu que l'histoire est soumise à la répétition, que l'âme se réincarne, que ce qui fut doit revenir, qu'un nouvel âge de la beauté antique et des dieux bienheureux doit refleurir sur la terre :

   

   "Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours !

   Le temps va ramener l'ordre des anciens jours ;

   La terre a tressailli d'un soufle prophétique..."

 

Merveilleux, étrange et malheureux Nerval !  Grandeur et misère de la Mélancolie ! Bien sûr, nous ne pouvons suivre le poète dans ses espérances millénaristes, dans ses spéculations sur l'Eternel Retour. Nous aimerions bien, mais nous ne pouvons pas, trop dégrisés pour croire, et à l'existence des dieux, et à leur retour. Ce qui fut n'est plus, c'est la terrible vérité de la raison, c'est la loi du réel. A nous d'assumer le manque de l'Etre, de quelque manière qu'on le nomme, et de vivre sous le ciel vide, où ne passent que des nuages, pauvres bulles chatoyantes de nos chimères. Mais nul ne peut nous priver de rêver encore, pour peu que nous sachions que ce n'est qu'un rêve. La poésie sera tantôt le savoir grave de la caducité, tantôt le merveilleux manteau du songe jeté sur nos épaules. Et c'est ainsi que nous avançons, boîtant et claudiquant, toujours un peu de biais comme le gnome Héphaistos, forgeron de l'Olympe et artisan de ruses toujours nouvelles.

Ce fut la sagesse tragique de Hölderlin d'avoir su renoncer à l'espérance du retour. Il y mit beaucoup de temps, et ses premiers poèmes expriment encore abondamment la nostalgie de la Grèce, notamment dans son "Hyperion". Puis il révisa son jugement, prit acte du détournement de Dieu, y répondit par le retournement catégorique. Ce qui caractérise la situation nouvelle de l'humanité c'est de vivre dans les formes pures de l'espace et du temps, dans un temps qui ne se referme plus sur soi selon la boucle du retour (cyclique), mais un temps vide et linéaire, ouvert devant soi, qui ne donne de soi aucune signification, aucune orientation, et qui fuit à l'infini. Situation irréversible de la liberté tragique.